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Jean-Bernard Huet : La Réunion : laboratoire des gilets jaunes (partie 1)

Les convergences Les gilets jaunes manifestent à La Réunion, depuis le 17 novembre. Des manifestations bon enfant, avec drapeau tricolore et hymne national… Ils se sont concentrés au Port à proximité du terminal pétrolier,  à l’entrée de l’aéroport Roland Garros, ils contrôlent les nœuds de communication et sont présents dans les moindres quartiers. Mais la […]

Ecrit par . – le lundi 10 décembre 2018 à 00H57

Les convergences

Les gilets jaunes manifestent à La Réunion, depuis le 17 novembre. Des manifestations bon enfant, avec drapeau tricolore et hymne national… Ils se sont concentrés au Port à proximité du terminal pétrolier,  à l’entrée de l’aéroport Roland Garros, ils contrôlent les nœuds de communication et sont présents dans les moindres quartiers. Mais la nuit appartient aux « casseurs ». Le couvre-feu est décrété.  Sans leader déclaré, sans organisation préalable, l’action perdure et se structure. D’où vient ce véritable savoir-faire ?

En arrière plan de cette colère qui monte, les chaînes nationales diffusent celle des gilets jaunes en métropole. La simultanéité des manifestations hexagonales et « domiennes » semble banale. Après tout, nous sommes à l’ère de la communication quasiment instantanée.  

Manifestations de gilets jaunes des blancs et celles des métissés sont-elles convergentes et jusqu’à quel point ?

Boucler les fins de mois…

    Les gilets jaunes de l’hexagone, crient leur désespoir, celui d’une population déclassée par la mise à l’écart des zones rurales et des petites villes au profit des grandes métropoles (Paris bien sûr, mais aussi, Lyon, Marseille, Bordeaux etc…). Cette territorialisation de la misère s’observe dans le déclin des villes petites ou moyennes comme Vierzon, Châteauroux et autres agglomérations de moins de 50 000habitants,  anémiées par la concentration de l’activité économique dans les grandes métropoles.

Le désert français déjà identifié, mais vite refoulé, bouge encore.

On avait oublié qu’il y avait des femmes, des hommes et des enfants. Ils refusent de disparaître.

L’originalité des mouvements hexagonaux et ultra-marins prend sa source dans la paupérisation d’une partie de la population française, y compris celle des D.O.M. L’ampleur de cette paupérisation est variable, mais elle  semble réunir, dans une perspective commune, Réunionnais, Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et français de Métropole.

La lutte contre la vie chère n’est plus un fait caractéristique des vieilles colonies « départementalisées ». La convergence des luttes pour boucler les fins de mois rassemble gens d’ici et d’ailleurs.  

Cyniques, les aménageurs du territoire, pourraient  proclamer : « pour les Domiens, l’égalité est presque réalisée… ».

La mise en résonance, d’un déclassement, là-bas, relativement récent, avec notre situation aux origines plus lointaines, semble unifier les deux réalités en un seul champ. Les D.O.M., par delà les océans et les continents, seraient ils tirés de leur isolement dans le temps et l’espace par le phénomène « gilet jaune » ?

La hantise de boucler les fins de mois était leur réalité historique, une vieille angoisse, compagne de tous les jours. Désormais, elle la partage avec d’autres territoires métropolitains.

Écoutez nous…

Les mouvements sociaux, en Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion,  sont régulièrement traversés par un cri identitaire, qui peut se résumer en un slogan : « écoutez nous ».

Écoutez nos souffrances, écoutez nos appels, nous existons.

Cet appel au respect résonne en écho avec trois siècles de négation de la personne humaine, d’indignités et de silence des dominés. Sans-dent, les domiens sont aussi des sans- parole

Mais cette revendication qui traverse les grèves, les journées d’émeutes et les défilés d’ouvriers, d’agriculteurs, de chômeurs, … est, aussi,  celle d’une classe moyenne métropolitaine.

Elle hurle, s’adressant au président de la République, « Entendez nous ».

Nous connaissons ce refrain triste et lancinant. Il résonne en nous,  lorsque les regards hautains, ou agacés se détournent, dans les silences polis ou tout simplement les fins de non recevoir. On ne nous voit pas, on ne nous entend pas.

Une revendication, somme toute banale. Mais essentielle, existentielle.

Le peuple des D.O.M. n ‘a jamais été aussi proche du peuple de métropole. Entre l’ancien peuple du pays ex colonisateur, et celui des ex colonisés, une passerelle est lancée,  une véritable continuité territoriale jetée. La courbe de la continuité de la misère vient croiser celle de la discontinuité de la richesse…

Mais pour l’heure, le simple constat d’une convergence est une bonne nouvelle. Nous regardons enfin dans la même direction. C’est la première condition de l’amitié et du désenclavement des esprits.

Médias et élus se plaisent à regretter (quand leur discours se fait poli) la « variété  des revendications », et n’entendent pas que la houle populaire, comme la mer, fait remonter des profondeurs, un seul cri : « nous existons ».

Démocratie directe ?…

Cette indifférence des puissants, est vécue comme un mépris. Sauf pendant les périodes électorales, où ils savent câliner l’électeur, qui redevient un citoyen. Mais l’électeur réunionnais, qui se sait un grand malade, réagit de moins en moins à cette calinothérapie, à cette médecine du docteur-l’eau-sucrée, médecine mielleuse qui sait se faire tonitruante, à coups de mégaphones, de voitures sonorisées, et dans un passé pas si lointain. du rhum à volonté. Le tout fleuri de discours perlé de créole, « pour faire plus ».

Ce désamour est un fait relativement nouveau. Dans les années soixante, les Réunionnais se passionnaient pour la politique. Au tempérament tropical, diraient certains, mais  surtout, à une société inégalitaire correspondaient des élections chaudes et parfois saignantes.

Les décennies du vingt et unième siècle connaissent l’apathie des bureaux de vote.

Nous partageons avec la France périphérique, la même froideur pour la chose politicienne et ceux qui en ont fait leur fonds de commerce, sans oublier les média qui gravitent autour.

Qu’importe les professions de foi, Métropolitains et Domiens l’ont perdue. Reconnaissons le, ce n’est pas un signe de vitalité, c’est plutôt un état de désespoir. Il révèle, néanmoins, un aspect positif. Cette forte abstention proclame leur dédain pour les politiciens.

Tous les politiciens.  

Y compris les professionnels du populisme. Pourvu que ça dure.

Il est, malgré tout, triste de voir cette convergence des laissez pour compte, domiens et hexagonaux, se réaliser dans une forme de nihilisme.

La recherche de la démocratie directe, du face à face entre la France d’en haut et celle d’en bas par une communication non médiatisée, par delà les représentations, est  illusoire. Le mal est profond, la violence n’est pas à exclure. La distinction tant prisée par le Ministère de l’intérieur, et de nombreux média,  entre manifestants « bon-enfant » et « casseurs » tiendra t- elle sur la durée ?

Jean-Bernard Huet. Retraité.

 

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