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J’ai vu le visage de l’homme sans visage

Avant d’en venir à l’intéressante rencontre que je viens de vivre, je commencerai par évoquer une expérience bien plus ancienne, laquelle m’est remontée à la mémoire à cette occasion.   Il y a plusieurs années, je me trouvais occupé à faire des emplettes dans un supermarché quelconque. Or, pendant que je circulais entre les rayons, absorbé par […]

Ecrit par A.P. – le lundi 29 mars 2021 à 14H27

Avant d’en venir à l’intéressante rencontre que je viens de vivre, je commencerai par évoquer une expérience bien plus ancienne, laquelle m’est remontée à la mémoire à cette occasion.
 
Il y a plusieurs années, je me trouvais occupé à faire des emplettes dans un supermarché quelconque. Or, pendant que je circulais entre les rayons, absorbé par ma tâche, tout à ma prosaïque besogne, résonnait au-dessus de moi, autour de moi, s’insinuant partout, jusqu’au fond de moi, me pourchassant implacablement, sans me laisser aucune possible échappatoire, une voix imposée, obligée, qui se déversait à travers tous les haut-parleurs du magasin, la voix d’un type en train de se livrer à une banale opération de promotion commerciale.
 
Cette voix, je n’y prêtais pas vraiment d’attention, je ne l’écoutais pas particulièrement, mais je ne pouvais cependant faire autrement que de l’entendre ; je ne pouvais empêcher que ne coule sur moi le bavardage envahissant qu’elle propageait, un infatigable bagout au ton tiédasse, sirupeux, dégoulinant, enjôleur, chargé de sournoises invitations adressées à la clientèle livrée à sa merci, invitations d’avoir à céder, d’avoir à s’abandonner docilement et sans résistance, aux diverses propositions consuméristes qu’avec persévérance celle-ci lui instillait dans l’esprit. Ce n’était pas une voix, tonitruante ou impérieuse, une voix qui bouscule comme celle des orateurs qui prêchent ou haranguent les foules. Non, ses messages, elle semblait vous les susurrer dans le creux de l’oreille comme si c’eût été à vous, personnellement (en même temps qu’à chacun des dizaines d’autres chalands se trouvant éparpillés au même moment que vous dans le magasin !) qu’elle s’adressait en particulier. Dans cette voix captieuse, cette voix appliquée à séduire, à soumettre servilement à ses conseils d’achat, à ses incitations à la dépense, dans cette voix fatale semblant tombée du ciel et qui m’enveloppait tout entier, je baignais, je barbotais, englué, impuissant, me sentant tout petit face à son pouvoir formidable…
 
Alors, j’avais vu le visage de la voix…
 
Mais soudain, tout-à-coup, au détour d’un rayon, je me trouvai nez à nez avec la voix, je veux dire avec la bouche d’où celle-ci s’échappait, comme une eau s’écoulant d’une intarissable fontaine. C’était la bouche d’un petit monsieur dépourvu de toute prestance, habillé, pour autant qu’il m’en souvienne, d’une façon assez ridicule, avec une cravate exagérément voyante et une veste de mauvais goût. Ce petit monsieur ne semblait voir personne, ne regardait personne ; son regard demeurait uniquement fixé sur le micro qu’il tenait en sa main ainsi qu’un sceptre dérisoire ; et il lui souriait, à ce micro, tandis qu’il projetait sur lui le flot ininterrompu de ses mots aguicheurs, de ses paroles doucereuses, onctueuses, caressantes, comme si celui-ci avait été une sorte d’entonnoir où il lui eût fallu engouffrer mécaniquement son interminable logorrhée publicitaire.
 
Je connus alors un moment de véritable sidération. Pour moi, c’était comme si, tout-à-coup, le grand Zeus en personne était descendu des hauteurs de son Olympe pour s’incarner et venir arpenter le sol où vaquent humblement les pauvres humains. Quel choc ! Quel saisissant contraste ! Pour moi, une étrange et mémorable expérience…
 
Je lui ai même parlé à l’homme sans visage !
 
Eh bien ce matin, à la piscine, j’ai connu une nouvelle fois une expérience épiphanique, une expérience presque du même type que celle que j’avais autrefois vécue. En tout cas presque aussi troublante. Il y a quelque temps – c’était déjà à la piscine – mon ami Vincent m’avait dit : « Tu sais, dans le vestiaire, le type qui était dans la douche pendant que tu te déshabillais, je crois bien que c’était Jace, le fameux Jace. » Mais ce jour-là je ne l’avais pas vu, je l’avais peut-être côtoyé de près mais sans l’apercevoir… Quelques jours plus tard, j’étais dans le bassin en train de faire des longueurs en compagnie d’Éric, le maître-nageur, quand celui-ci me dit : « Tu sais, le type qui nageait dans le couloir à côté du tien et qui vient de partir, je crois bien que c’était Jace, le fameux Jace. ». Mais je n’avais pas prêté plus d’attention que cela à ce nageur puissant qui enchaînait inlassablement les allers et retours sans jamais sortir la tête de l’eau… Or ce matin, comme j’arrivais devant le portillon donnant accès au bassin et dont j’avais oublié le code, le type désigné par la rumeur comme pouvant être le fameux Jace sortait justement de l’eau et, constatant mon embarras, vint obligeamment à mon secours en me soufflant les chiffres perdus. Je le retrouve quelques instants plus tard dans le vestiaire où je le remercie pour son aide : « Alors, d’après ce que l’on m’a dit, ce serait vous, Zorro, l’homme sans visage… Eh bien, félicitations ! Comme je quitte définitivement La Réunion la semaine prochaine, je pourrais me flatter d’avoir, avant mon départ, eu la chance de rencontrer l’inconnu le plus célèbre de l’île ! »
 
Il ressemble et ne ressemble pas à son fameux « gouzou ».
 
A quoi ressemble donc le visage de celui qui, non content de dissimuler son patronyme derrière un nom de guerre, Jace, refuse également de se laisser photographier et, autant que son anonymat, entend préserver farouchement son incognito, me demanderont sans doute tous les curieux ? Car, si ses « gouzous » sont tout-à-fait familiers à la plupart des Réunionnais, car ayant été généreusement déclinés sur tous les murs de notre île, « taggés » jusque dans ses recoins les plus inattendus et les moins fréquentés, par exemple au cœur de nos montagnes (notons au passage que les gouzous qui furent d’abord, on le sait, des créations surgies spontanément, librement, sans attendre la permission de quiconque, au seul gré de l’inspiration fertile de leur auteur, ont ensuite muté ; leur réalisation que, dans une première époque, on pouvait qualifier de « sauvage », auréolée désormais d’une reconnaissance officielle, répond aujourd’hui bien souvent  à une commande en bonne et due forme, comme par exemple le gouzou qui s’affiche à l’entrée du pont sur la rivière Saint-Etienne ou ceux qui nous accompagnent le long des couloirs de l’aéroport de Gillot, et leur auteur, dépouillant le statut de vil tagueur, a accédé à celui plus prestigieux d’éminent fresquiste), si ces gouzous, donc, sont familiers à tous, le visage de leur créateur, lui, demeure totalement inconnu à la plupart. Eh bien, à tous ces curieux, je vais faire une confidence : le père des gouzous ressemble et ne ressemble pas à sa créature, à son célébrissime totem, son emblème fétiche, ce drôle de petit bonhomme que chacun ici reconnaît du premier coup d’œil !
 
Comme ce dernier, il est effectivement glabre et chauve, possède un crâne dépourvu de toute pilosité, tondu, poncé et lisse comme un galet. Cependant, contrairement au gouzou, il est – heureusement pour lui ! – doté d’un nez, d’une bouche, d’une paire d’yeux et d’une paire oreilles. L’aspect de son visage est donc nettement moins lunaire que celui de son enfant et il est plus difficile d’assimiler celui-ci à l’énigmatique bulle vide à laquelle la tête du gouzou semble se réduire ! Surtout, alors que le gouzou nous apparaît toujours comme un petit bonhomme, au corps trapu et plutôt replet prolongé, en guise de membres, de quatre appendices sommaires, de simples moignons dépourvus de mains et de pieds, son créateur, lui, est un géant, presque efflanqué, doté de membres complets, avec des pieds mais surtout une main douée d’un fécond et exceptionnel « coup de patte » !
 

 

J’ai vu le visage de l’homme sans visage

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