"Ils sont entrés en force", "coup d'Etat", "révocation" : jusqu’où ira la crise à l’Urcoopa ?

Le récit se répète, glaçant. Intrusion, direction contestée, directeur évincé, deux camps qui se disputent désormais la légitimité. En quelques heures, la crise a basculé dans un blocage inédit. Accusations de “coup d’État” d’un côté, défense d’une décision “légale” de l’autre, plaintes croisées et bataille judiciaire engagée. Sur le terrain, salariés, éleveurs et filières agricoles assistent, inquiets, à une escalade dont l’issue reste incertaine.
Jeudi 26 mars, en fin de journée, quelque chose se brise. Pas une simple divergence, pas un désaccord de plus ou même les discussions entamées depuis plusieurs jours. Une rupture nette, brutale, presque irréversible. À l’Urcoopa, la crise larvée s’est muée en affrontement ouvert, dans une séquence aussi rapide que sidérante.
"Il y a eu un coup d'État fait par deux coopératives, par Terracoop et Sicalait, au niveau de l'Union", confirme ce vendredi matin 27 mars Henri Lebon, président de l'Urcoopa. Le mot est fort, assumé. Il donne le ton.
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Selon lui, tout s’est enchaîné à une vitesse folle. "Ils ont improvisé un conseil d'administration (vendredi 20 mars, NDLR) et ils se sont autoproclamés président et vice-président, ils ont nommé une nouvelle directrice générale." Une scène que les salariés de l'Urcoopa présents sur place découvrent, médusés, au fil des minutes.
Puis vient l’irruption. "Ils sont rentrés hier (jeudi 26 mars) en force, mais on a pu les déloger tranquillement, sans heurts." Une tension contenue, mais palpable. Et surtout, loin d’être terminée. "Aujourd'hui, comme ils ont promis de revenir, donc on est là, on protège notre outil."
Coup de force ou décision légale ?
Dans son bureau, Christian Dijoux vit la scène de l’intérieur. Le directeur général raconte un moment suspendu, entre incompréhension et pression. "Ils m'ont expliqué qu'ils avaient été désignés président et vice-président du groupe. J'étais assez stupéfait." Très vite, le ton change. "Ils m'ont demandé de quitter mon bureau, que j'étais mis à pied."
Il refuse d’abord. Puis cède, contraint. "Ils m'ont contraint et forcé à quitter mon bureau. Vraiment, je n'ai pas eu le choix."
Pas de coups, dit-il, mais une pression constante. "Je n'ai pas été frappé (…) mais il y a eu beaucoup de pression, beaucoup d'insistance, un peu de rugosité." Suffisant pour comprendre que la situation pouvait dégénérer.
Pour lui, aucune ambiguïté sur le fond. "À aucun moment, aucun conseil d'administration n'a pu désigner M. Boyer et M. Mallet (…) ils ne disposent pas de majorité au sein du conseil d'administration." Conclusion sans appel : "on est en face d'un coup de force, d'une décision manifestement illégale".
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Dans les heures qui suivent, la riposte s’organise. Juridique, immédiate, déterminée. "On a engagé des actions en justice, j'ai porté plainte hier au soir (…) le directeur portait plainte parce qu'il s'est fait brusquer", détaille Henri Lebon. Il évoque également "des faux en écriture avec un faux PV de conseil qui n'a jamais eu lieu".
L’objectif est clair, reprendre la main. "On va les empêcher de prendre l'entreprise par la force."
Même ligne du côté de la direction. Christian Dijoux annonce "une assignation à référé d'heure à heure (…) pour les empêcher d'approcher les locaux". Une décision attendue rapidement, en "début de semaine" pour mettre fin à ce qu’il décrit comme "une situation absolument ubuesque".
"Ils veulent la tête à Henri Lebon"
Ce qui s’effondre aussi, ce sont les discussions engagées quelques jours plus tôt. La rupture est désormais consommée. "Je pense que quand on reçoit un coup de couteau dans le dos, les négociations sont rompues", lâche Henri Lebon.
Il décrit des échanges devenus impossibles. "On a des fins de non recevoir à chaque fois." Et il va plus loin, évoquant des intentions personnelles : "Ils veulent la tête à Henri Lebon."
Du côté de Terracoop, la version des faits tranche radicalement avec celle portée par la direction en place. Florent Mallet, administrateur et désormais vice-président "autoproclamé" de l’Urcoopa, revendique une démarche "dans les règles" et conteste toute idée de passage en force.
Selon lui, tout remonte au conseil d’administration du (vendredi) 20 mars, "validé par le tribunal", au cours duquel "nous, on a fait ce conseil d'administration, on a révoqué l'ancien président". Une décision assumée mais volontairement tenue en retrait, assure-t-il, dans l’espoir d’un apaisement.
"On n'a pas utilisé ce document (…) on était vraiment là pour apaiser les choses, on veut vraiment discuter, on veut vraiment négocier". Il accuse au contraire Henri Lebon de blocage, affirmant qu’"il n'a pas tenu parole, il ne veut pas discuter".
Dans ce récit inversé, la journée de jeudi 26 mars n’est pas un coup de force mais l’application d’une décision déjà actée. "Le matin, on a déposé le PV au greffe. Tout est fait dans les règles", insiste Florent Mallet.
Eleveurs pris en otage ?
L’épisode de l’éviction du directeur général est, lui aussi, minimisé. "Tout ça était dans le calme (…) il y avait la présence d'un huissier." Il reconnaît toutefois des tensions en soirée, évoquant "la présence des éleveurs" et un climat qui "a un peu dégénéré" à partir de 19h30.
Mais pour lui, la situation a été envenimée de l’extérieur. "Ce n'est pas normal que ce matin (vendredi 27 mars, NDLR), on se présente pour travailler et qu'on soit bloqués", déplore-t-il, pointant une mobilisation des salariés et parlant même "d’éleveurs pris en otage".
Malgré la judiciarisation désormais engagée - Terracoop a également déposé plainte ce vendredi matin - le discours reste officiellement tourné vers l’apaisement.
"L'heure est à la construction", martèle Florent Mallet, rejetant fermement les accusations de putsch. "Il n'y a pas eu de putsch (…) on a pris nos responsabilités." À ses côtés, Olivier Boyer, qui se présente comme le nouveau président, dit "comprendre la confusion", mais appelle à dépasser "la guéguerre".
Leur ligne est claire, remettre tout le monde autour de la table. "On se met autour de la table, les quatre coopératives (…) on fait un plan en commun", insiste-t-il, estimant que "tout le reste va s'évanouir". Une main tendue, mais dans un climat où plus personne, pour l’heure, ne semble prêt à lâcher prise.
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Sur le terrain, les salariés encaissent le choc. Entre sidération et inquiétude.
"Un sentiment très mitigé, entre l'inquiétude, la peur et un questionnement sur l'avenir de nos emplois", confie Gérald Ramalingom.
L’incompréhension domine. "On nous a prévenus d'un souci, mais c'est l'incompréhension (…) c'est violent." Et malgré tout, une attente persiste : "On espère d'autres négociations (…) on a besoin de sérénité."
"La stabilité de cet outil est essentielle"
Au-delà des murs de l’entreprise, l’onde de choc gagne les exploitations. La Chambre d’agriculture alerte.
Dans un communiqué, elle évoque des "éleveurs pris en otage" et un risque immédiat pour les animaux si les livraisons d’aliments sont perturbées. La mise en garde est claire, la situation "risque de s’aggraver dans les prochains jours".
Et derrière l’urgence, une inquiétude plus large. "La stabilité de cet outil est essentielle", insiste son président, Olivier Fontaine.
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Car au fond, c’est bien plus qu’une guerre de gouvernance qui se joue. L’Urcoopa n’est pas une entreprise comme les autres. C’est un pilier, un maillon central de l’agriculture réunionnaise.
"On n'est pas en république bananière, martèle Henri Lebon. On est là pour protéger l'outil coopératif (…) un modèle de développement à La Réunion."
Jusqu’où peut aller cette crise avant d’emporter tout le reste ?


