Hommage à un Rivièrois: Salut à toi, Ah-Fat !

On devrait se dispenser d'écouter les avis de décès au petit jour ; ça te fout le moral à zéro pour la journée et celles qui suivent.
Voici trois jours, c'était le papa de mon ami Raymond, 101 ans. J'en ai eu mal pour Raymond, un des hommes les plus admirables ayant traversé mon existence.
Et voilà ce matin que j'apprends la disparition d'Ah-Fat. Vincent Won-Fah-Yin, que nous appelions Ah-Fat comme tous les membres de sa famille.
Pour tous ses patients, Vincent était « lo dentis' i fé pas mal ». Comment aurait-il pu faire mal à qui que ce fût, lui si doux, si prévenant ?
Ah-Fat, c'est d'abord le souvenir de toute une enfance à La Rivière... Un peu en-dessous de l'école des garçons Hégésippe-Hoareau (l'actuelle mairie annexe) se tenait la boutique Ah-Fat dont le chef de famille fut le premier boulanger-pâtissier de la région Sud avec son concurrent et néanmoins ami « Soukou » (Fong-Yan) à Saint-Louis.
Rien que de passer devant la boutique, au petit jour, était déjà un péché de gourmandise. Quant à y entrer, alors là, j'vous dis pas !
Le vieux Ah-Fat avait un vaste tiroir rempli de « carnets-le-mois ». Comme tous ses condisciples boutiquiers, il permettait à bien des familles miséreuses de manger en attendant d'être (chichement) payées. Il y en avait des dizaines, voire des centaines. Pour tenir le coup en attendant d'être lui-même payé, Ah-Fat avait ses pains et gâteaux. Et ça défilait pas mal. Il faut dire que ses choux-à-la-crème et macatias relevaient plus de l'artisanat d'art que de la simple consommation courante !
Avec Vincent, j'ai partagé pas mal d'années communes au vieux lycée Leconte-de-Lisle de la rue Jean-Chatel. Originaires de la région Saint-Louis/La Rivière, lui, Ti-Henri Fong-Yan, James Éthève, Martineau Bénard, Michel et moi, nous nous serrions pas mal les coudes. Tandis que Soukou nous faisait progresser en anglais en nous fournissant les partitions d'Elvis, Ah-Fat, vrai cador en maths et physique, tentait de faire entrer ces fichus cosinus dans nos crânes rétifs.
Jamais un mot plus haut que l'autre, sourire sans cesse vissé aux lèvres, Ah-Fat était aussi un pince-sans-rire. Il avait ce don que l'on prête volontiers à nos frères les Chinois, d'être capables de moucater sans avoir l'air d'y toucher.
Il y avait une chose qui nous a toujours scotchés d'admiration, Michel et moi : Vincent portait toujours des chemises bleu-ciel à manches longues. Mais il retroussait ses manches ; et il les retroussait avec un tel soin, chaque matin au dortoir des internes, que ses « relevés » n'étaient entachés d'aucun pli ! On a bien essayé de faire pareil ; peine perdue. Sa méticulosité était sans égale.
Il a traversé ses années-lycée sans accroc, avant d'enfiler ses études de chirurgien-dentiste les doigts dans le nez.
Penser à lui c'est faire revenir un énorme flot de souvenirs joyeux, un gros coup de nostalgie auquel on ne peut échapper. Penser à lui, c'est aussi évoquer Yvon, son frère aîné, ancien dirigeant du Sypmer. C'est lui, à La Rivière, qui défendait les plus faibles contre les abus et le racket des gros bras. Penser à lui, c'est penser à un autre Chinois, du Port, Jean-Paul Ah-Kang, un pote de la même veine. Ou encore l'ami Ho-Poon-Sung de Sainte-Suzanne, qui distribuait sa ration familiale de gâteaux, chaque dimanche soir, aux copains de l'internat n'ayant pas la même chance. Et encore Chane-Po qui savait l'allemand mieux que nous et n'hésitait pas à nous aider... Je m'aperçois que j'ai l'air d'aimer nos frères les Chinois. Je vais vous faire un aveu : c'est vrai !
Tout un pan de notre histoire, tout un aspect de la vie créole n'auraient jamais existé sans eux. Car à une époque où personne ne se souciait du petit peuple, les petits colons de cannes par exemple (mais pas que), ces Chinois ont permis qu'ils puissent vivre. Le carnet était une question de confiance mutuelle. Et ça a marché mieux que bien. Ils ont aussi imprégné notre paysage culturel : Que serions-nous sans le siaw et la sauce d'huîtres ?
Vincent nous quitte à 73 balais ; c'est pas vieux.
Salut à toi, l'artiste de la fraise. Tu laisses un vide.


