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Enfants déportés, Réunionnais poussés dehors : "voilà d’où vient le privilège zorèy"

Ecrit par Marie-Thérèse Gasp – le jeudi 18 juin 2026 à 10H37

Au lendemain de l'adoption de la loi visant à réparer les préjudices subis par les "enfants de la Creuse", Marie-Thérèse Gasp, une Réunionnaise déplacée de force dans son enfance prend la parole. Dans une tribune engagée, l'auteure et romancière estime que cette reconnaissance reste largement insuffisante. Elle établit un lien entre cette histoire, les politiques migratoires imposées aux Réunionnais et le débat actuel sur le "privilège zorèy", qu'elle considère comme l'héritage d'un passé colonial encore à l'œuvre. Sa tribune :

Hier soir, le Sénat a adopté la loi censée réparer les préjudices subis par les Réunionnais dits « de la Creuse ».

Je devrais peut-être me réjouir. Certains parleront de victoire. Moi, je ne crie pas victoire. Loin de là. Je ne peux pas me satisfaire d’un texte qui continue à parler de « transplantation » là où nous avons vécu un déplacement forcé. Je ne peux pas me satisfaire d’une allocation forfaitaire censée couvrir l’ensemble des préjudices.

Qui a décidé ? Qui a signé ? Qui a laissé faire ?

Je ne peux pas accepter qu’une loi referme notre histoire avec une commission, une journée d’hommage, un lieu de mémoire et une somme d’argent dont le montant sera fixé plus tard. Je ne crache pas sur la reconnaissance. Mais je sais ce qu’elle ne rendra jamais. Elle ne rendra pas une mère. Elle ne rendra pas les bras d’une famille. Elle ne rendra pas le créole qu’on a voulu faire taire. Elle ne rendra pas les papiers qui mentent, les frères et sœurs perdus de vue, les années passées à se demander qui l’on est.

J’écris loin de La Réunion, loin de mon lieu de naissance. J’écris depuis Paris, mais je parle comme une Réunionnaise. Une enfant à qui l’on a imposé une identité nouvelle : « enfant de la Creuse ». Une enfant arrachée à son île, à sa langue, à sa famille, à son peuple.

En 1966, j’ai quitté mon île avec, dans mes bagages, les promesses que l’on m’avait faites. En 2026, mon vœu le plus cher est de remplacer le « on » par des noms. Qui a décidé ? Qui a signé ? Qui a laissé faire ? Qui a couvert ? Qui a détourné les yeux ?

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C’est cela que la loi ne dit pas assez. Elle reconnaît une souffrance, mais elle ne va pas au bout de la responsabilité. Elle parle de mémoire, mais elle évite encore les mots qui dérangent. Elle prétend réparer, mais elle ne nomme pas clairement le système qui nous a déplacés de force. Et cette actualité parlementaire ne peut pas être séparée du débat qui traverse aujourd’hui La Réunion autour du privilège zorèy.

Ces deux sujets parlent de la même histoire.

Une histoire de dépossession. Une histoire d’exil organisé. Une histoire dans laquelle les Réunionnais ont été poussés dehors pendant que d’autres étaient installés, recrutés, légitimés, promus chez eux. Je veux le dire clairement : nous n’avons pas été déplacés de force parce que nous étions pauvres.

Aspirations indépendantistes

La pauvreté a servi de prétexte. Elle a servi d’alibi administratif et moral. Elle a permis à l’État de se présenter comme protecteur alors qu’il organisait l’arrachement. La vraie raison était politique, démographique et coloniale. La France voulait réduire la démographie réunionnaise.

Elle voulait contenir un peuple jeune, pauvre, nombreux, traversé par des colères sociales et par des aspirations indépendantistes. Elle voulait éviter que La Réunion ne devienne un territoire ingouvernable pour Paris. Alors l’État a agi sur les enfants, sur les femmes, sur les départs.

Le mot « transplantation » me reste dans la gorge. On transplante une plante. On transplante un organe. On ne transplante pas des enfants. On ne transplante pas une population. Ce mot froid, presque médical, cache la violence de ce qui s’est passé. Il fait croire à un geste technique, alors qu’il s’agit de vies brisées.

Les enfants de la Creuse n’étaient pas seuls dans cette histoire. Autour de nous, il y avait tout le reste. Il y avait les femmes réunionnaises à qui l’on a imposé des avortements, des stérilisations, comme si leurs corps appartenaient à l’administration. Il y avait les jeunes envoyés par le BUMIDOM.

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Et puis cette politique n’a pas disparu.

Elle a changé de mots. Elle s’appelle mobilité, insertion, accompagnement, opportunité. Elle passe par l’ANT, LADOM, le CNARM. On ne dit plus aux Réunionnais qu’on les arrache. On leur dit qu’on les aide à partir. Le CNARM est présenté comme un outil social. Mais pour beaucoup de familles, le résultat reste le même : un fils à Marseille, une fille à Lyon, une mère qui vieillit à Saint-André, un père malade au Port, des petits-enfants qui grandissent loin de leurs grands-parents, des enterrements appris par téléphone, des anniversaires sur écran, des familles coupées en deux par le prix des billets, la distance et la nécessité de travailler ailleurs.

Voilà ce que produit cette politique quand elle dure trop longtemps.

Une insulte ?

Elle fabrique des départs que l’on appelle volontaires, mais qui sont souvent dictés par le manque de place ici. Elle transforme l’exil en solution normale. Elle habitue les Réunionnais à penser qu’ils doivent quitter leur île pour avoir un salaire, une formation, une carrière, une dignité. Pendant des décennies, on a dit aux Réunionnais : partez. Partez pour étudier. Partez pour travailler. Partez parce qu’ici il n’y aurait pas de place pour vous. Partez parce que votre avenir serait ailleurs. Et pendant que les Réunionnais partaient, d’autres arrivaient.

Ils arrivaient avec des postes, des réseaux, des portes déjà entrouvertes. On les écoutait plus vite. On leur faisait confiance plus facilement. Ils entraient dans les lieux de décision, dans les médias, dans l’économie, dans la culture, dans l’administration, pendant que les enfants du pays devaient encore prouver qu’ils avaient le droit d’être là.

Voilà le lien direct avec le privilège zorèy. Le privilège zorèy n’est pas une insulte. C’est le nom d’une continuité historique. Il ne s’agit pas de dire que chaque personne venue de l’Hexagone serait coupable. Il s’agit de regarder les places. Les carrières. Les réseaux. Les recrutements. Qui part. Qui reste. Qui décide. Qui parle au nom de l’île. Qui est cru. Qui est considéré comme compétent avant même d’avoir fait ses preuves.

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Les jeunes Réunionnais ne cherchent pas des coupables à chaque visage venu de l’Hexagone. Ils demandent qu’on arrête de faire semblant. Ils demandent qu’on cesse d’appeler « chance » ou « mérite » ce qui relève souvent d’un avantage hérité de l’histoire. Quand un peuple a été poussé dehors, il ne faut pas s’étonner que d’autres occupent les places laissées vides.

Quand on déplace de force des enfants, quand on contrôle le ventre des femmes, quand on pousse la jeunesse à partir, quand on organise l’absence d’un peuple sur sa propre terre, il ne faut pas s’étonner ensuite que ce peuple parle de dépossession. Voilà pourquoi je soutiens la tribune « Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion ».

Une simple polémique ?

Je la soutiens parce qu’elle ose nommer ce que beaucoup ressentent. Elle ne parle pas de haine. Elle parle de structure. Elle ne parle pas d’une querelle entre individus. Elle parle d’un pays où les enfants du pays doivent encore se battre pour être légitimes chez eux.

Le privilège zorèy ne tient pas seulement à Paris. Il tient aussi aux complicités locales. Les mêmes logiques qui ont permis hier le déplacement forcé des enfants réunionnais permettent aujourd’hui le verrouillage des postes, des réseaux et du pouvoir. Hier, certains élus ont laissé arracher les enfants.

Aujourd’hui, d’autres laissent partir la jeunesse réunionnaise et regardent ailleurs quand les places se distribuent sans elle. Avec le statut que l’on m’a imposé, celui de « mineure transplantée », je ne peux pas entendre ce débat comme une simple polémique.

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Je l’entends comme la suite de mon histoire. Ce que nous avons subi n’est pas une erreur de bureau. Il faut parler d’un crime politique, d’un crime commis par l’État, et poser la question du crime contre l’humanité. Au regard du droit international, il faut avoir le courage de poser les mots.

Le Statut de Rome définit comme crimes contre l’humanité certains actes lorsqu’ils sont 4 commis de manière généralisée ou systématique contre une population civile, notamment le transfert forcé de population, ainsi que la stérilisation forcée. La Convention de 1948 sur le génocide mentionne aussi les mesures visant à entraver les naissances au sein d’un groupe et le transfert forcé d’enfants d’un groupe à un autre.

Je ne suis pas magistrate. Je n’ai pas les mots froids des tribunaux. Mais je sais ce que mon corps et ma mémoire portent depuis toutes ces années. Je sais que ce que nous avons vécu ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif. Je sais que lorsqu’un État arrache des enfants à leur peuple, couvre ces départs, les justifie, les organise, les inscrit dans une politique plus large de réduction démographique et de départs forcés, il faut cesser de parler doucement.

"Je pense à tous les enfants de la Creuse"

Je suis solidaire de la jeunesse réunionnaise qui parle aujourd’hui. Je suis solidaire de celles et ceux qui veulent rester, travailler, créer, décider et vivre dignement dans leur pays. Je suis solidaire de celles et ceux qui refusent qu’on les accuse de haine lorsqu’ils nomment une domination. Je suis aussi solidaire de mes proches réunionnais, de ma famille, de mon peuple, de celles et ceux qui sont restés, de celles et ceux qui sont partis, de celles et ceux qui ont été arrachés, déplacés, dispersés. Je pense à tous les enfants de la Creuse.

Je pense aux femmes réunionnaises dont les corps ont été contrôlés. Je pense aux travailleurs partis par le BUMIDOM. Je pense aux jeunes qui, aujourd’hui encore, se sentent condamnés à quitter leur île pour avoir un avenir soi-disant meilleur. Cet avenir serait réellement meilleur si ces jeunes devenus adultes pouvaient revenir, travailler, vivre et transmettre sur leur lieu de naissance.

La réparation ne peut pas tenir dans une somme versée une fois pour toutes. Ce serait trop simple. Ce serait trop commode. Réparer, ce serait d’abord dire la vérité. Dire que des enfants ont été déplacés de force pour éviter d’avoir à prononcer des mots plus graves. Dire que des femmes ont été violentées dans leur chair au nom d’un prétendu bien social.

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Dire que des générations de Réunionnais ont été poussées dehors. Dire aussi que cette politique continue quand on fait du départ la réponse principale au chômage, à la formation, à l’avenir des jeunes.

Réparer, ce serait regarder les familles séparées, les mères qui restent, les enfants qui partent, les vieux qui meurent loin des leurs, et reconnaître que tout cela parle du même arrachement.

On nous a longtemps dispersés. Aujourd’hui, il faut nous rassembler.

Politique d'Etat

J’écris depuis Paris, mais je parle depuis La Réunion. On a pu m’arracher à mon île, mais je ne me suis jamais enracinée tout à fait dans la culture métropolitaine. Quelque chose en moi est resté là-bas. Quelque chose a résisté. Je parle depuis cette île dont on m’a arrachée. Je parle depuis la mémoire de ma mère, de ma famille, de mon peuple. Je parle depuis cette blessure que l’État voudrait 5 refermer avec une allocation forfaitaire et quelques mots de reconnaissance.

Je suis et je resterai Marie-Thérèse Gasp. Celle qui parle aux Réunionnais.

Et je le dis clairement : si le privilège zorèy existe, c’est parce qu’il y a eu une politique d’État pour réduire, déplacer et affaiblir le peuple réunionnais.

Ce n’est pas une polémique. C’est notre histoire.

Et cette histoire exige vérité, justice et réparation

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