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En 2011, David Lorion prédisait l’échec du basculement des eaux d’Est en Ouest

Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 2 février 2025 à 07H29
Aqueduc Chabrier dans la ravine du Gol à Saint-Louis destinée à alimenter la sucrerie du Gol (lithographie d’Hastrel, 1836)

Transposant la stratégie des transferts d’eau à la construction du canal de la ravine Saint-Gilles creusé par les esclaves de madame Desbassyns, le géographe et ancien député David Lorion qualifie de mirage, dans un article scientifique publié en 2011, le basculement des eaux d’Est en Ouest.

Bien que d’une ampleur gigantesque, au regard notamment du fait qu’il n’est pas encore totalement achevé, le chantier du basculement des eaux d’Est en Ouest ne constitue ni une idée novatrice, ni une solution viable.

C’est en tout cas ce qu’avançait le géographe David Lorion dans un article scientifique paru dans un ouvrage collectif (Insularité et développement durable, IRD Editions) publié en 2011. Une étude éclairante et riche d’une analyse documentée sur la problématique de la préservation de la ressource en eau dans notre île.

« Le basculement de l’eau d’une côte à l’autre va permettre, selon ses promoteurs, de résoudre les problèmes liés aux déficits pluviométriques de la région sous le vent. Mais nous savons dès maintenant que cet apport ponctuel largement réservé à l’extension des périmètres irrigués en zone sèche ne pourra résoudre durablement les disparités actuelles, il risque même dans une certaine mesure de les aggraver », posait ainsi en préambule le maître de conférences à l’université de La Réunion.

Lire aussi : Sécheresse : le basculement des eaux d'Est en Ouest, une fausse bonne idée ?

Soulignant que la consommation d’eau par habitant était l’une des plus fortes du monde (250 litres par jour à La Réunion, contre 295 litres aux Etats-Unis), l’ancien député saint-pierrois (de 2017 à 2022) plaide clairement pour une réduction de celle-ci. Dans sa publication, David Lorion s'attarde sur les précédents dispositifs de transfert des eaux, à commencer par celui du canal de la ravine Saint-Gilles servant à irriguer la plantation esclavagiste de madame Desbassyns.

David Lorion évoque aussi les prises d’eau du Bras de la Plaine ou du Bras de Cilaos, leurs aménagements débutés au XIXè siècle et poursuivis jusqu'au XXè. Des canalisations qui ont contribué à augmenter la dépendance aux eaux de captage, avec le risque de coupure en période de sécheresse ou de cyclone.

Autre problème : les nappes phréatiques exploitées sur le littoral sont soumises à « une assez forte minéralisation, généralement chlorurée sodique, qui témoigne d’une pollution des eaux douces par des eaux marines », avec le risque de pollution des réserves « en cas de surexploitation ».

David Lorion
David Lorion, géographe et ancien député

« Les teneurs en nitrate ne cessent d’augmenter dans les eaux souterraines de la Réunion », alerte l’universitaire, en détaillant les chiffres des forages du Chaudron, de l’Hermitage, de Montée-Panon, de Pierrefonds (forage Coco) et de Saint-Pierre (forage de la Salette).

« En 2009, sur les 24 stations suivies à quatre reprises, les deux tiers, soit 16 stations ont présenté une détection de pesticides au moins une fois. C’est un herbicide puissant, l’atrazine déséthyl qui a été mesuré le plus souvent (56 % des cas) », observe David Lorion. Une pollution aux pesticides qui n'a bien sûr pas cessé de s'aggraver depuis, comme l'a détaillé Parallèle Sud en octobre dernier.

L’ancien adjoint à la mairie de Saint-Pierre tranche même que le « grand basculement » d’Est en Ouest relève du « mirage », au sens où le dispositif ne parviendra jamais à répondre à la demande agricole, ni même à subvenir aux besoins de la population.

David Lorion, basculement des eaux

« Les activités touristiques et industrielles sont loin d’être une partie négligeable de l’économie réunionnaise surtout dans la ville du Port et sur la côte balnéaire de Saint-Gilles », appuie David Lorion. « Les évolutions observées font apparaître qu’en 25 ans la moitié de l’eau captée pour un usage agricole sera détournée vers un usage domestique. D’un projet d’irrigation du littoral ouest (ILO), nous migrerons vers un projet d’aménagement de l’alimentation du littoral ouest (ALO). »

Lire aussi : Projet MEREN : le basculement des eaux du Nord à l'Est a pris du retard

Pour David Lorion, la course aux nouvelles infrastructures pour transférer l’eau occulte la nécessité d’économiser la ressource. Et aussi celle de la réutiliser, s'agissant des eaux traitées en station d’épuration. À La Réunion, près de 40% de l’eau prélevée se perd dans la nature en raison du mauvais entretien des canalisations.

Selon les données fournies par l'Office de l'eau, il tombe bon an, mal an, 7,5 milliards de mètres cubes d'eau sur notre île, dont seulement 200 millions de m3 parviennent à être récupérés pour les usages domestiques, industriels ou agricoles.

« Même avec les apports des eaux du basculement les situations de pénurie sont déjà envisagées. Les stratégies de réponse à cette demande toujours plus forte sont encore une fois la recherche de nouvelles ressources. Il faut mettre un terme à ce processus d’utilisation minière de l’eau que l’on épure en produisant des boues sans réutilisation de l’eau. Le cycle anthropique de l’eau doit avoir la même cohérence que le cycle naturel de l’eau », conclut David Lorion dans son article au titre prédictif : L’eau, pilier du développement durable en milieu insulaire.

Outre les interrogations légitimes sur le coût écologique (modification des cours d'eau et de leur environnement, surconsommation de la ressource...), cette stratégie de transfert des eaux traduit hélas l'absence de vision politique concernant le rééquilibrage vital du territoire, pourtant brandi en étendard à chaque campagne des élections régionales.

Au lieu de prévoir des conditions d'aménagement de l'île favorisant l'installation des populations et des activités là où la ressource est facilement disponible, l'appât du gain et le court-termisme ont conduit à une urbanisation et une industrialisation intenses de zones géographiques notoirement connues pour être privées d'eau.

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