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Emouvant hommage aux époux Aho-Nienne par un de leurs neveux

Nous n'avons pas l'habitude de publier des courriers de lecteurs au fil de l'eau. Il y a une rubrique pour ça. Mais cette lettre-ci sort vraiment de l'ordinaire. Il s'agit d'un courrier rédigé par un neveu des époux Aho-Nienne, dans laquelle il décrit par le menu la vie de labeur et de courage des gérants de la désormais célèbre boutique de Grand-Bois. Mais aussi et surtout, il nous interpelle avec un bon sens ciselé, sur notre responsabilité dans ce meurtre pour avoir désacralisé la valeur "travail". A lire absolument. Pierrot Dupuy

Ecrit par zinfos974 – le samedi 31 janvier 2015 à 23H41

Je suis un des neveux de Mr et Mme Aho-Nienne et je voudrais témoigner. Exprimer ce qui n’a pas été dit, ce qui a été passé sous silence, peut-être par crainte, par manque de courage ou plus simplement de clairvoyance.

Quand je suis arrivé à l’hôpital de Terre-Sainte, vendredi dernier, en neurochirurgie, j’ai vu un homme, dont les fonctions vitales étaient assistées. Sa tête était quasiment entièrement recouverte de bandages. Son oreiller, entaché par son sang. Les seules parties visibles, ses joues, étaient boursouflées, saturées d’ecchymoses.

Ce que j’avais du mal à imaginer était donc réel. On l’avait donc véritablement battu, torturé, martyrisé. Par humanité, le corps médical nous avait laissé entrer. Etaient aussi présents ses deux frères, dont mon père, les derniers vivants d’une fratrie de cinq enfants. J’avais une crainte. Que l’un d’entre nous s’écroule, physiquement, sous le choc de l’émotion violente qui venait de nous frapper. Rien de cela n’est arrivé.

Chez les chinois, on ne révèle pas son émotion, on ne la montre pas. La douleur fait partie de notre existence. Elle est là, lancinante, parfois au point de se faire oublier. Mais cette douleur là, sera présente devant nos yeux et dans nos corps pour longtemps encore, du moins, je l’espère.

Quelques heures auparavant, dans la nuit de jeudi à vendredi, son épouse Mme Emile s’était endormie dans la mort. Son mari ne pouvait que suivre le chemin qu’elle avait tracé, ou plutôt qu’on avait frayé pour eux. Pour une fois, elle l’avait devancé. Il se devait de l’accompagner. Comment pouvait-il faire autrement ? Des dizaines d’années de vie commune, remplies de joies, de peines et de labeurs, de durs labeurs. Ils ne pouvaient pas se quitter comme çà. Non, pas comme ça.

Josué, le successeur de Moïse, avait dit devant la nation d’Israël : « Je m’en vais par le chemin de toute la terre ». Quelle belle expression pour désigner son départ prochain. De toute évidence, Il s’y était préparé et l’avait annoncé. Mr et Mme Aho-Nienne n’ont pas eu cet honneur. Cet honneur, la possibilité de dire à leurs enfants, à leurs proches qu’ils les aimaient profondément, cela aussi on le leur a volé.

Mais qu’avaient-ils donc fait pour mériter cette fin ignoble ? Qu’avaient-ils réveillé chez leur bourreau pour susciter un tel déchaînement de violence ? Qu’avaient-ils révélé pour que leurs tortionnaires s’en prennent aussi avidement à deux personnes paisibles, gagnées par les conséquences d’une vieillesse avancée ?

Pourquoi ont-ils frappé, frappé et frappé encore malgré les suppliques incessantes  d’Emile et d’Odette ? « Pitié, arrêtez ! Pitié, arrêtez ! Pitié, arrêtez ! Pitié… »

Pourquoi leurs deux enfants, Jean-Luis et Jean-Hugues sont-ils toujours vivants alors qu’ils accompagnaient tranquillement leurs parents chancelants, comme à leur habitude ?

Ce n’est pas l’argent qu’ils étaient venus chercher. Leur motivation n’était pas matérielle ou du moins l’argent n’était que secondaire, un prétexte utilitariste. Il fallait laisser un mobile pour brouiller les pistes.

Ce n’est que dimanche après-midi que j’ai compris. Un temps considérable à l’échelle de l’enquête. En regardant, par la porte vitrée, l’intérieur de la cuisine maculée de sang, je cherchais vainement à comprendre. C’est alors que je suis sorti dans la rue et là j’ai regardé pour la énième fois la devanture de la boutique historique. L’indice était là sur la devanture ou plutôt dans la vitrine. Cet indice ne serait d’aucune utilité pour la police. Mais cet indice là m’avait fait faire un grand pas dans le dénouement  de mon enquête.

Chez les commerçants chinois, l’essentiel n’est pas dans la vitrine. D’ailleurs, si vous prenez le temps de regarder une « boutik sinois », vous verrez que la vitrine est toujours fermée. Si par hasard, le rideau a été relevé, vous n’y verrez que des brics à bracs, bref un joyeux désordre soigneusement organisé. L’essentiel est ailleurs. L’heure n’est pas à l’apparence, l’heure est au travail. D’ailleurs, on se lève de bon matin, 7 jours sur 7, toute l’année (sauf le jour de l’an) pour préparer la longue journée qui s’annonce. Il faut tuer le cochon, préparer les sacs de riz. Les enfants ne sont pas en reste. Avant d’aller à l’école, Il faut mettre la main à la patte et participer à l’effort collectif.

Ce sont ces valeurs, liés à l’ardeur au travail, à l’abnégation, qui ont aussi été assassiné ce soir-là. Le message qui a été lancé ce jeudi soir funeste, c’est que se démener dans la vie ne mène qu’à une fin tragique. Ce ne sont pas ces criminels qui ont délivré ce message. Eux, n’en n’ont été que les porte-paroles, les hérauts de ce message. Ces criminels sont eux aussi des victimes. Ils n’ont pas compris qu’ils se faisaient manipuler, abuser par la société c’est-à-dire par… chacun d’entre nous.

Quand nous privilégions, le « tout, tout de suite », nous piétinons la valeur du travail. Nous oublions que pour obtenir la chose désirée, il faut travailler d’arrache pied. Quand nous ne reconnaissons pas le travail bien fait, celui qui procure des résultats tangibles et durables, nous ne faisons que mépriser et celui qui a travaillé et la valeur supérieure du travail. Oui, il faut nous interroger et regarder nos mains. Et se demander si nous n’avons pas participé nous aussi à cet autre crime.

Mr et Mme Aho-Nienne ont travaillé dans l’ombre toute leur vie. Ils n’aimaient pas la lumière. Ils aimaient leur travail. Bien que touchant une retraite de misère, une autre forme de mépris, ils étaient toujours présents. Prêts à rendre service, prêts à se sacrifier pour l’autre. Mon grand-père et ma grand-mère ont quitté la Chine au début du siècle dernier, pour fuir les troubles et les violences en espérant une vie meilleure à la Réunion.

Serons-nous à notre tour obligés de quitter notre île ? Il est grand temps de réhabiliter la valeur « travail » à la Réunion.

W HLC

 

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