Conflit au Moyen-Orient : des conséquences économiques limitées mais surveillées à La Réunion

Hausse des cours du pétrole, menaces sur les couloirs aériens et incertitudes géopolitiques : les tensions croissantes en Iran, en Israël et autour du détroit d’Ormuz pourraient avoir des conséquences pour La Réunion. Si les répercussions restent modérées pour l’heure, les acteurs économiques de l’île restent sur le qui-vive, entre ajustements logistiques et couverture contre les hausses de prix.
Si La Réunion ne pourra, de toute évidence, pas échapper à une flambée des cours mondiaux des carburants, une éventuelle fermeture du détroit d'Ormuz n'aurait que peu de conséquences sur nos importations par voie maritime. Pas plus pour le carburant, pour lequel notre île s'approvisionne directement en Asie, que pour le reste des produits importés.
« Aujourd'hui, pour ce qui nous concerne, 100 % du trafic maritime passe par le cap de Bonne-Espérance », explique Philippe Leleu, le président de l'Union maritime interprofessionnelle de La Réunion (Umir).
Depuis le début de la crise en mer Rouge en fin d'année 2023, et les premières attaques des rebelles houthis contre les navires marchands accusés de soutenir Israël dans son blocus contre la Palestine, les transitaires de la place portuaire réunionnaise ont fait le choix (pour ceux qui ne le faisaient pas déjà) d'opter pour le grand tour de l'Afrique, plutôt que pour le raccourci du canal de Suez.

Vigilance sur l'exportation
Les ports de Marseille et d'Europe du Nord constituent les points de départ des marchandises. « Cela n'a pas d'impact sur les prix et cela ne rallonge les délais que de six jours », fait valoir Philippe Leleu, en précisant que certaines compagnies effectuent le trajet en ligne directe. Selon lui, une hypothétique fermeture du détroit d'Ormuz pourrait, en revanche, pénaliser les exportations de sucre ou de rhum.
En 2024, le trafic de marchandises était en hausse de +14 % à La Réunion (5,912 millions de tonnes), selon le Grand port maritime, une augmentation principalement liée à l'activité de transbordement. Les tensions en mer Rouge incitant certains transporteurs ayant modifié leur route maritime à utiliser les infrastructures portuaires de l'île pour dispatcher leurs conteneurs dans les pays de la zone.
Sur l'aérien ? "Pas de restrictions particulières"
Interrogé sur la situation au Moyen-Orient et les possibles répercussions sur la ligne entre La Réunion et Paris, le président du directoire d’Air Austral, Hugues Marchessaux, a indiqué qu’en cas de fermeture du couloir aérien actuel, « emprunté par tous les avions, l’allongement du temps de vol serait de plus d’une heure si nous devons passer plus à l’ouest pour éviter toute cette zone, mais nous n’en sommes pas là. Nous sommes en relation constante avec la cellule d’analyse des risques de l’aviation civile, qui, tous les jours, analyse le risque géopolitique et donc aérien pour les compagnies. À ce stade, il n’y a pas de restrictions particulières pour la partie mer Rouge, si l’on peut dire ».

Concernant les menaces de fermeture du détroit d’Ormuz, « l’incidence serait sur le prix du carburant. Pour l’instant le prix du baril reste stable, mais la vérité d’aujourd’hui n’est peut-être pas du tout celle de demain ».
Se disant « très prudente » sur le sujet, la compagnie a d’ores et déjà pris des « couvertures » pour minimiser le risque en cas de hausse. Le prix du carburant est stratégique pour les compagnies aériennes. Le poste pèse à lui seul 35 % des charges. « Un dollar en plus ou en moins, c’est grosso modo un million d’euros en fin d’année », illustre le responsable.
Quid des prix à la pompe pour les automobilistes ?
Si les tensions en Iran et en Israël font grimper les cours du pétrole, l’impact sur les prix des carburants à La Réunion reste pour l’instant contenu. En cause : un mode de calcul spécifique basé sur la moyenne des quinze premiers jours ouvrés du mois précédent, arrêté chaque début de mois par la préfecture. Ce système évite aux automobilistes réunionnais des hausses immédiates.
Ainsi, les récents pics du Brent, qui a franchi à plusieurs reprises les 75 à 80 dollars le baril, ne devraient apparaître dans les stations réunionnaises qu’à partir du mois de juillet — et encore, sous réserve que la hausse ait duré sur toute la période de référence. « Le prix à la pompe ne change que si la période de tension se répercute sur les quinze premiers jours ouvrés du mois concerné. Sinon, l’effet est repoussé d’un mois », explique un professionnel du secteur.
La Réunion s’approvisionne en Asie, plus précisément sur le marché de Singapour, en se basant sur l’indice Platts. Or, la première quinzaine de juin a été marquée par une forte hausse des cours du pétrole sur ce marché de référence, ce qui pourrait se refléter dans les prix du mois de juillet.
En juin, les prix à la pompe ont même légèrement reculé, d’un centime par litre, aussi bien pour le sans-plomb (1,53 €) que pour le gazole (1,18 €). Cette baisse s’explique par un léger repli des cours en mai et une appréciation de l’euro face au dollar.
Mais si les tensions s’aggravent autour du détroit d’Ormuz, une hausse de 5 à 10 dollars du baril pourrait se traduire par une augmentation de 2 à 5 centimes par litre à La Réunion. En cas de choc pétrolier majeur (+15 dollars ou plus), la hausse pourrait atteindre 5 à 10 centimes.
À défaut d’une protection totale, le système réunionnais de fixation mensuelle agit comme un bouclier régulateur, amortissant les soubresauts géopolitiques. De quoi contenir, au moins temporairement, les effets d’une crise régionale qui dépasse largement les frontières de l’océan Indien.
Et à l'échelle de l'économie mondiale ?
L’escalade des tensions, notamment autour du détroit d’Hormuz – par où transite environ 20 % du pétrole mondial – a déjà provoqué des hausses du Brent avoisinant les 10 % ces dernières semaines, avec un pic autour de 80, 81 dollars le baril, même si, depuis, les prix sont repartis à la baisse.
Les analystes de Goldman Sachs préviennent que si un blocage devait perdurer, le baril pourrait grimper jusqu’à 100, voire 110 dollars, gonflant l’inflation mondiale de +0,5 % à +0,7 % et pesant –0,3 point sur la croissance mondiale.
Par ailleurs, la flambée du coût du transport maritime et aérien, reflétée par les « risk premia » (Le terme « risk premia » désigne la prime de risque : c’est la surcote du prix d’un actif risqué par rapport à un actif sans risque, pour compenser l’incertitude) sur les matières premières et le fret, entretient une pression inflationniste en particulier dans les économies dépendantes des importations. Bref, à défaut d’un choc immédiat, le conflit pourrait alimenter une inflation second tour, qui mettrait à l’épreuve la résilience fragile des économies post‑pandémie.


