Blasphème, sacrilège et laïcité

Le blasphème est un terme à connotation presqu’exclusivement religieuse : il s’agit de " toute parole de malédiction, reproche ou irrespect prononcé contre Dieu " selon Francisco Suárez.
Ce terme a influencé l’éducation de nos grands-parents. Même isolé, l’héritage de l’éducation religieuse interdisait toute réflexion critique concernant la religion. La peur des conséquences du blasphème ne permettait même pas d’imaginer une remise en cause du dogme. Aborder la critique au sujet de la religion était une atteinte au sacré d’une envergure peu imaginable. Aborder la critique de Dieu vous étiquète hérétique.
Historiquement, on peut se demander comment on est arrivé de la répression contre les catholiques au péché de blasphème, et comment des croyants fervents admirateurs de la bonté philosophique du Christ en arrivent à réprimer leurs propres coreligionnaires dubitatifs, alors qu’eux-mêmes ont dû lutter pour qu’on les respecte. C’est très certainement une particularité humaine que de rejeter, détruire et mépriser ce qui est différent.
Peut-être aussi que la minorité qui rejette, détruit, et méprise, s’avère plus agressive et dangereuse pour son prochain, au point qu’il doive finir par partir ou se soumettre, ce qu’on appelle convertir. La conversion peut aussi avoir lieu devant l’admiration que l’on porte aux puissants qui détiennent la vérité. Le blasphème existe pour toutes les religions monothéistes.
La notion de blasphème permet la persistance de la croyance et évite toute remise en cause, toute critique et toute évolution, figeant ainsi le dogme, ses principes et ses rites.
Et après l’interdiction de la pensée, l’interdiction de l’acte, c’est le sacrilège : il interdit toute action susceptible de contrarier le rite. Les choses étant sacrées dans le rite, y toucher, le détourner ou le vandaliser constitue un sacrilège. Cet aspect a permis dans l’histoire une répression féroce conte les Juifs, les Musulmans et les Hérétiques du temps de Louis IX (Saint-Louis lui-même !).
Il faudra attendre la révolution française pour abroger ces notions et constater que la laïcité permettait à chacun d’exister quelles que soient sa religion ou son refus de croire, ce qui sera inscrit dans les chapitres 10 et 11 de la déclaration de l’homme et du citoyen. Une tentative de remise en place de la loi sur le sacrilège aura bien lieu en 1825 lors de la Restauration mais ne sera pas adoptée. Plus tard et suite au génocide juif, tzigane et politique de l’Allemagne nazie l’article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme inscrira la liberté de croyance. De fait cela écartera la notion de blasphème et de sacrilège.
Pour être exact, les textes religieux ne répriment ni le blasphème ni le sacrilège, mais professent de s’en détourner : ainsi le Coran préconise l’absence de contrainte dans la religion (v2, 257) et dit que " l’homme est libre d’accepter ou de refuser " (v18, 30). Il faudra encore beaucoup d’efforts pour entendre la critique de ce que l’on pense vrai et de ce que l’on croit.
Seule la laïcité permet à chacun de croire sereinement. Par ses préceptes, on peut, dans son foyer, ou dans un espace dédié (église, temple, mosquée), pratiquer les rites de sa croyance. Cette liberté est conditionnée à la liberté d’autrui et au respect de l’espace public : ne pas y faire de prosélytisme et s’y montrer laïc. Pour vivre en commun il faut savoir écouter la critique sans en prendre ombrage et remettre en doute ce que l’on croit vrai. C’est à ce prix que la société évolue. En chacun, on peut retrouver une pensée différente, une croyance autre. Les respecter revient à se respecter soi-même.
Réaliser une caricature du prophète ou du pape est un blasphème et un sacrilège. Ôter des vies pour une caricature est aussi un blasphème et un sacrilège. De plus c’est un crime contre la Loi et contre le Créateur qui nous a " fait à son image ". La seule résistance possible dans un tel cas est la persévérance dans l’irrévérencieux. L’objectif de faire peur aboutit à son contraire.
Dr Edouard Kauffmann
Président de l’Espace Ethique de la Réunion


