Après Chido, la détresse s'exprime avant la visite ministérielle : « Moi, je veux des actes, leurs paroles, on s'en fout »

Alors qu'un aréopage de ministres est attendu lundi à Mayotte, Rose, une habitante du village de Passamainty au sud de Mamoudzou, évoque sa défiance face aux annonces politiques et décrit la détresse et la colère qui surnagent deux semaines après le passage du cyclone Chido, le 14 décembre dernier.
Rose, comment avez-vous vécu le passage de Chido et dans quelle situation vous trouvez-vous aujourd'hui ?
« Je m'en souviens parfaitement : l'électricité a sauté à 9h09 le samedi 14, elle est revenue le vendredi 20 à 21h26 et je vous promets que c'est long. J'ai passé des soirées assise dans le noir sur le canapé, à attendre de trouver le sommeil.
Pour l'eau, j'étais déjà en coupure depuis le mercredi 11 décembre et ces andouilles ont remis l'eau le vendredi en journée. Mais moi, je travaillais, je sécurisais ce que je pouvais sécuriser, donc je suis revenue tard et je n'ai pas pu faire de réserves d'eau. Le 25 décembre, l'eau est revenue, je vous garantis que c'est le plus beau cadeau de Noël de ma vie.
Treize jours sans eau, c'est long, mais certains n'en ont toujours pas, donc je ne me plains pas. Quand elle est revenue, j'ai fait des machines à laver, du ménage et, à la fin, j'ai pris une bonne douche. »
Quel sentiment domine chez vous aujourd'hui ?
« Le lendemain du cyclone, j'avais envie de crier, mais le son ne sortait pas. À part pleurer, je ne me sentais pas capable d'autre chose, même pas d'aller voir plus loin les dégâts. Il n'y a pas de mot dans la langue française pour décrire tout ça, c'est apocalyptique, il n'y a plus rien.
Je suis coupée du monde, j'ai du réseau mobile à 2 km de chez moi, à la mosquée de Passamainty, alors je viens au moins deux fois par jour pour passer mes coups de fil. C'est ma sœur en métropole qui gère mes déclarations de sinistres car je n'ai pas assez de réseau, je lui fais des vocaux. Pour la déclaration de sinistre de ma voiture, l'assurance m'a quand même demandé à quelle heure ça s'était passé, j'étais folle de colère. On est dans quel monde ?
Pour être honnête, je n'ai quitté Passamainty qu'une seule fois depuis le cyclone, j'y suis bloquée sans voiture. J'ai une amie dans le sud qui a été évacuée vers La Réunion parce qu'elle a tout perdu, une fois là-bas, elle a dû se démerder. C'est bien beau d'évacuer les gens vers La Réunion, mais tout le monde n'y habite pas. »
Comment réagissent les gens autour de vous, alors que les dégâts nécessiteront plusieurs années pour être réparés ?
« Je sais que dans le nord, des gens n'avaient ni eau, ni électricité, ni réseau [jeudi] encore. Les gens bossent, mais oui, les dégâts sont très importants.
En 2024, on n'est pas foutu de faire en sorte qu'un département qui a été dévasté soit connecté au reste du monde, alors que toutes les démarches se font par internet ou sur les applications. J'ai envoyé un mail il y a dix minutes et il n'est toujours pas parti.
Je ne mets pas en doute la bonne volonté de tout le monde, mais à Passamainty, il y a une mairie annexe, et on n'a vu personne. Pas même un affichage à l'extérieur. Communication : zéro."
« Ce manque de communication a été un sentiment d'abandon et d'isolement »
"Donc je pars de chez moi à pied pour aller à la mosquée parce que ça me fait du bien de voir du monde. C'est 2 km, quatre fois par jour. C'est comme ça aussi que j'ai réussi à avoir des infos en discutant avec les gens.
Dimanche, certains habitants ont pris les tronçonneuses et les scies pour dégager des accès, mais il y avait pas mal de colère quand même. Moi aussi j'étais en colère : ce manque de communication a été un sentiment d'abandon et d'isolement. Le cyclone Irma en 2017 à Saint-Martin n'a pas servi de leçon.
Effectivement, la vie reprend. Il y a des bennes tous les jours avec des tractopelles, ils viennent dégager les déchets et tout ce qu'ils peuvent, et ça fait du bien. »
Qu'attendez-vous de la visite de François Bayrou et de ses ministres à Mayotte ?
« Je suis bien contente de savoir que Bayrou n'a pas de conseil municipal à Pau. Qu'est-ce que j'ai envie de leur dire ? Moi, je veux des actes, leurs paroles, on s'en fout. Ça fait cinq ans et demi que je suis à Mayotte et qu'on nous promet monts et merveilles. Prenez des bottes et bossez, arrêtez avec vos belles paroles. Le chantier de ce qu'il y a à faire à Mayotte est tellement énorme.
Qu'ils se bougent le cul rapidement pour nous reconnecter, avec du Starlink ou d'autres dispositifs. C'est tout ce que j'attends : de l'électricité pour tout le monde parce que c'est la vie, et du réseau. On ne demande pas d'eau, puisqu'on n'en avait déjà pas avant.
J'ai tellement pleuré la semaine dernière que je n'ai plus de larmes pour le moment, mais si j'avais pu, j'aurais appelé la cellule psychologique simplement pour avoir une écoute. Mais je ne peux pas le faire, comme toutes les démarches, parce que je ne peux que passer des appels WhatsApp, le reste ne fonctionne pas.
Je déverse ma rage en faisant des vocaux à ma famille et à mes amis, c'est comme ça que je m'en sors. J'évacue ma colère en faisant des vocaux sur WhatsApp. Je n'ai pas demandé d'évacuation parce que j'ai encore un toit au-dessus de ma tête, je ne suis pas la plus malheureuse, et que j'avais déjà pris un billet pour aller à La Réunion fin janvier. Je me dis que si les vacances à La Réunion ne sont pas suffisantes, je prolongerai mon billet. C'est comme ça que je tiens. »


