A propos d'illettrisme et d'analphabétisme
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Une précision au préalable: il existe une différence entre illettrés et analphabète. Le premier a appris à lire et à écrire, mais a perdu toutes les notions acquises, tandis que le second n'a jamais appris à lire et à écrire.
Approchant la cinquantaine, je fais partie de cette génération qui a vu fleurir les écoles, collèges, lycées etc. Mes enfants, aujourd'hui adultes, ont été de la première génération à avoir bénéficier de manière massive, des écoles maternelles (inexistantes dans les années 60, elles ont commencé à apparaitre dans les années 70 sous l'appellation de "classes enfantines").
Il est de bon ton, surtout en ces temps de campagne électorale, d'accuser les candidats (surtout les sortants) de tous les maux de la terre. Et l'on peut lire, notamment sur Zinfos, que si l'on compte plus de 100.000 illettrés, c 'est de la faute à ceux qui sont au pouvoir depuis 12 ans (suivez mon regard), ou de ceux qui règnent (désolé, on république, le mot ne convient pas!) depuis plusieurs décennies.
Je me souviens, qu'à l'âge de 4, 5 ans, j'allais dans ce qu' lon appelait à l'époque une "école marron". je revois encore "Moizelle Margritte", avec son grand panneau de carton gris, sur une face l'alphabet et sur l'autre, les chiffres de 1 à 100. je revois une ribambelle de marmaye, dont je faisai partie, récitant à pleins poumons les chiffres et les lettres, deux fois par jour...
Je vous parle bien sûr d'un temps que les moins de 30 ans et même les moins de 40 ans n'ont pas connu. En ce temps-là, la télé était un luxe, et n'existait qu'en noir et blanc. Oh, je ne fais pas dans la nostalgie, mais simplement appel à mes souvenirs: au Tampon, où je suis né, le lycée sortait tout juste de terre. Un directeur d'école qui vient de prendre sa retraite me racontait récemment qu'il quittait sa case de la Plaine des Cafres pour venir enseigner dans l'école du centre, près de la mairie, et que chemin faisant, il lui arrivait de prendre en voiture des marmayes du 14ème...
Aujourd'hui, il existe au Tampon 43 écoles maternelles et primaires, 5 collèges, 3 lycées, un campus universitaire...
Lorsque j'ai passé mon bac, en 1980, il n'existait dans l'île que 4 lycées: le Butor à Saint-Denis, à St paul, St benoit et le Tampon. Je me souviens également qu'en 1981, pour ma première année à la Fac de St Denis (nous n'étions alors qu'un centre universitaire, dépendant de l'université d'Aix-Marseille, un peu comme le campus du Tampon dépend de Saint-Denis!) nous étions à peine 1800 étudiants, toutes filières confondues...
30 ans plus tard, les lycées ont poussé comme des champignons: on en compte aux Avirons, à Trois-Bassins alors qu'à la fin des années 80, il existait à St Pierre, une association qui militait pour la construction d'un lycée dans la sous-préfecture du Sud!
On dénombre aujourd'hui près de 30 lycées, 70 collèges, plusieurs centaines d'écoles maternelles et primaires, deux campus universitaires, avec près de 15.000 étudiants...
Mais alors, d'où proviennent ces 110, 120.000 illettrés? Dans quelle tranche d'âge les retrouve-t-on? Ils ne sont pas apparus, d'un coup de baguette magique, à la veille des régionales?
Si l'on peut comprendre que, pour des raisons historique, les personnes de 60 ans et plus, n'ont pas eu le même accès à l'instruction publique (je préfère "instruction publique" à "éducation nationale", car je reste convaincu que l'école instruit et les parents éduquent...), ceux de ma génération, les enfants du "baby-boom" réunionnais, ceux qui ont bénéficié pleinement des effets de la départementalisation, comment expliquer qu'on les retrouve parmi les illettrés?
Je ne crois pas que l'on puisse jeter la pierre aux politiques, de Debré à Vergès, car ils ont accompagné la croissance démographique d'équipements scolaires. Globalement, des moyens conséquents ont été mis en place. On est loin aujourd'hui des bâtiments rustiques des classes "éclair" des années 60. Qualité de vie oblige, on en est même à réclamer clim' et ventilation...
Cela dit, un des éléments de réponse (je dis bien UN des éléments, et certainement pas le plus importants) tient sans doute à l'intérêt que porte une partie de nos jeunes aux études en général et à la scolarité. La somme de moyens humains, matériels et financiers injectés à la Réunion dans le domaine de l'instruction depuis un demi-siècle est colossale et le chiffre donnerait le vertige, avec une quantité de zéros, même en euros !
Marmaye, mes parents me rabachaient: "apprend bien à l'école", manière de me signifier que l'école était le seul ascenseur social, le seul moyen de me forger un avenir.
Aujourd'hui, plutôt que de crier haro sur les politiques (auxquels on peut reprocher bien des choses par ailleurs), de se voiler la face en en faisant des boucs-émissaires, plutôt que de leur reprocher de n'avoir rien fait, ne serait-il pas plus judicieux de se regarder dans la glace et de se demander quelle utilisation nous avons fait de ces équipements qui ont poussé comme des champignons en quelques décennies.
Quel profit en avons-nous tiré?


