Coopérative de Bras-Panon : 20 ans après, le pari réussi des planteurs de vanille

Au milieu des années 2000, la filière vanille de Bras-Panon semblait condamnée. Prix en chute, quotas, menace de fermeture : ils n’étaient plus qu’une vingtaine de planteurs. Vingt ans plus tard, la coopérative regroupe 178 producteurs, transforme et commercialise elle-même sa production et réalise près de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires. A un peu moins d'un mois de la Foire agricole de Bras-Panon, retour sur une relance en forme de pari, portée par les planteurs eux-mêmes.
La coopérative historique de Bras-Panon, créée en 1951 sous l’impulsion de Paul Moreau, a longtemps structuré la filière vanille à La Réunion. À son apogée, elle traite plusieurs dizaines de tonnes de vanille et participe au développement du label Vanille Bourbon.
Mais la filière est fragilisée par la concurrence internationale, notamment malgache, et par l’évolution de l’agriculture réunionnaise vers d’autres productions. En 1995, la coopérative historique est liquidée.
Le site de Bras-Panon est alors repris par une union de coopératives, dont l’Urcoopa, la coopérative de la canne et la coopérative des Avirons, afin de maintenir une activité et préserver l’outil de transformation.
“Quand la coopérative est liquidée en 1995, c’est le secteur coopératif qui reprend le site pour un euro symbolique. Ils gardent les salariés et relancent l’activité”, explique Jimmy Péribé, aujourd’hui directeur de la coopérative.
Deux structures sont alors mises en place : l’une pour la transformation et la commercialisation, l’autre pour la production de vanille verte.
“Les agriculteurs livraient la vanille, mais ils n’avaient pas la main sur la transformation ni sur la commercialisation. La valeur ajoutée n’était pas chez le producteur.”

Début des années 2000 : la crise
Au début des années 2000, la situation se dégrade à nouveau. Les prix chutent, la production baisse et des quotas de livraison sont imposés aux planteurs : “On nous disait : si vous produisez 100 kilos, on vous en prendra 50. Et on nous annonçait que la structure allait fermer dans quelques années.”
À cette époque, la vanille verte se vend autour de 18 euros le kilo. Beaucoup d’agriculteurs abandonnent la culture. En quelques années, le nombre de producteurs passe d’environ 200 à une vingtaine.
“Les gens étaient découragés. Quand le prix est bas, les parcelles sont laissées à l’abandon. La production est directement liée au prix”, explique Jimmy Péribé.

Les planteurs prennent les commandes
À cette époque, Jimmy Péribé travaille comme technicien agricole dans le développement agricole. Il deviendra ensuite chef de projet, puis directeur de la coopérative en 2011 (Provanille).
Willy Boyer s’installe, lui, comme planteur en 2005 à Saint-Philippe, en pleine crise de la filière, puis s’engage progressivement dans la relance de la coopérative jusqu’à en devenir président, réélu depuis sans discontinuer.
“Je me suis installé en 2005, au pire moment pour la vanille. Mais moi, j’ai toujours été dans le collectif, dans le développement agricole. Quand la filière a commencé à couler, on s’est posé la question : est-ce qu’on part chacun de notre côté ou est-ce qu’on essaie de sauver l’outil ?”

"On leur disait qu'on les paierait l'année suivante"
Face à la perspective de fermeture, une poignée de planteurs décide alors de reprendre l’activité il y a une vingtaine d'années. La transformation est assurée pendant un temps à Sainte-Rose, dans des conditions très précaires.
“On a commencé sans argent. On a acheté la vanille aux producteurs en leur disant qu’on les paierait l’année suivante, une fois la vanille vendue. Certains ont accepté, d’autres sont partis. On a perdu la moitié des producteurs.”
La situation est difficile : “À un moment, comme salarié, je n’ai pas été payé pendant plusieurs mois. Et les administrateurs ont mis de leur poche pour payer les producteurs. Mais on tenait parce qu’on croyait au produit et au territoire.”
Pour Jimmy Péribé, la survie de la filière passait par un changement de modèle : “On a compris que si on ne maîtrisait pas la transformation et la vente, la filière disparaîtrait. Avant, on livrait la vanille, et les autres décidaient.”


2017 : rachat du site et nouveau modèle
Progressivement, la structure se consolide, l’activité revient sur le site de Bras-Panon et la coopérative reconstitue une trésorerie. En 2017, elle rachète la majorité des parts de la société civile immobilière propriétaire du site.
“Aujourd’hui, on est actionnaire majoritaire du site. On a racheté les parts petit à petit, en mettant de l’argent de côté pendant plusieurs années.”
La coopérative maîtrise désormais toute la filière : production, transformation et commercialisation.
“Aujourd’hui, on maîtrise tout. C’est ça qui a changé. La valeur ajoutée reste chez nous.”

Pas (encore) assez de vanille pour réponde à la demande
La coopérative regroupe aujourd’hui environ 180 planteurs adhérents, pour une production moyenne de 8 à 10 tonnes de vanille verte selon les années, et un chiffre d’affaires d’environ 3 millions d’euros.
"Chaque producteur a une voix", résume le directeur de la coopérative. Cette dernière paie la vanille verte entre 100 et 110 euros le kilo aux producteurs.
“Le rôle de la coopérative, c’est de stabiliser le prix. La vanille, c’est quatre ans de travail avant de récolter. Si au bout de quatre ans on dit au planteur que le prix a chuté, il arrête. Nous, on doit jouer un rôle tampon", explique son président, Willy Boyer.
Mais la filière reste dépendante de la production. L’an dernier, la récolte est tombée à environ 1,5 tonne en raison d’une mauvaise floraison. Cette année, la coopérative espère remonter autour de 7 à 8 tonnes.
“Notre priorité aujourd’hui, c’est la production. Si on avait 15 à 20 tonnes, on pourrait quasiment doubler l’activité. La demande est là”, chiffre le directeur de la coopérative.
La filière doit faire face à deux problématiques majeures : le renouvellement des générations de producteurs et l’adaptation aux conséquences du réchauffement climatique.


Une filière tournée vers l’innovation
Après avoir sauvé l’outil de production, la coopérative se projette désormais vers l’avenir. Plusieurs projets ont été engagés ces dernières années, notamment avec l’installation de serres photovoltaïques pour sécuriser la production face aux aléas climatiques et au vol, mais aussi avec le développement de vitroplants sains au sein du futur centre technique de Provanille, en train de sortir de terre en même temps que le parc de la vanille et des orchidées.
Le centre technique aura comme vocation d'être à la fois un espace de production, de démonstration, de recherche et d’accueil du public.
L’objectif est de montrer les différentes techniques de culture, de préserver le savoir-faire local, de produire des plants sains, mais aussi de renforcer l’attractivité touristique autour de la vanille, culture emblématique de l’Est de La Réunion.
“Aujourd’hui, on a sauvé l’outil. Maintenant, il faut préparer la suite. Il faut produire plus, sécuriser la production, mais aussi transmettre ce savoir-faire. La vanille, ce n’est pas seulement une production agricole, c’est un patrimoine”, défend Jimmy Péribé.
“On a prouvé qu’un modèle coopératif pouvait fonctionner. Maintenant, il faut continuer à innover pour que la filière existe encore dans vingt ans.”
Et on peut faire confiance à la coopérative de vanille de Bras-Panon qui sera à retrouver lors de la Foire agricole de Bras-Panon, à partir du 8 mai.

La vanille à La Réunion : deux siècles d’histoire
La vanille cultivée à La Réunion (Vanilla planifolia) est originaire d’Amérique centrale et des Caraïbes. Elle est introduite sur l’île en 1819. Le développement de la filière débute véritablement en 1841, à Sainte-Suzanne, lorsque Edmond Albius met au point la technique de pollinisation manuelle de la vanille, encore utilisée aujourd’hui dans le monde entier.
Quelques années plus tard, des producteurs de Saint-André, Ernest Loupy (1851) et David de Floris (1857), perfectionnent le procédé de transformation des gousses en introduisant plusieurs étapes clés : l’échaudage des fruits, l’étuvage en caissons de bois, le séchage puis le stockage. Ces innovations permettent à La Réunion d’exporter jusqu’à 100 tonnes de vanille noire vers la métropole à la fin du XIXe siècle.
Au XXe siècle, la filière doit faire face à plusieurs difficultés, notamment la concurrence d’autres pays producteurs, en particulier Madagascar, ainsi que le développement de la vanilline de synthèse, qui entraîne une baisse importante de la production.
Aujourd’hui, La Réunion ne représente qu’une petite part de la production mondiale, avec environ 20 tonnes de vanille verte produites par an, soit environ 4 tonnes de vanille noire, chiffre l'Agreste dans une étude datant de février 2025. La filière reste toutefois reconnue pour sa qualité et sa capacité à concilier tradition, savoir-faire et innovation.
La vanille est cultivée sur environ 330 hectares, principalement dans l’Est et le Sud-Est de l’île, au sein de 224 exploitations agricoles. Environ 80 % des surfaces sont situées en sous-bois.
La vanille à La Réunion en chiffres
- Introduite en 1819
- Pollinisation manuelle découverte par Edmond Albius en 1841
- Jusqu’à 100 tonnes exportées au XIXe siècle
- Aujourd’hui : 20 tonnes de vanille verte par an (environ 4 tonnes de vanille noire)
- 330 hectares cultivés
- 224 exploitations
- 80 % de la vanille cultivée en sous-bois


