L’individualisation des rapports sociaux : une constance chez les socialistes

Le PS français se déclare volontiers social-démocrate aujourd’hui. Il n'a pas anticipé dans les années 80 son aggiornamento quand le capitalisme s'est financiarisé et internationalisé. Il continue d’ailleurs à penser qu'il peut soutenir la dynamique capitaliste et obtenir en retour des avancées pour les travailleurs. Résultats : comme en Allemagne, en Scandinavie, etc., il a largement adopté la "flexisécurité", le "workfare" et le "care" dans le droit fil du "processus d'individualisation sociale qui travaille en profondeur [la] société" pour reprendre le propos de Pierre Moscovici et donc a renoncé ouvertement à combattre la précarité par des garanties collectives.
Dès 1982, les lois Auroux, dont Martine Aubry est un des principaux rédacteurs, valident le principe du CDD créé par Raymond Barre en 1979. Elles introduisent surtout les premières possibilités de modulation du temps de travail et suppriment les autorisations de l’Inspection du travail pour effectuer les heures supplémentaires. Martine Aubry est même à l’origine, en 1992, d’une politique d’incitation financière au temps partiel par le biais d’exonérations de cotisations sociales… qu’elle a par ailleurs consenti à abandonner partiellement en 2000. En revanche, toujours sous prétexte d’un surcroît de liberté octroyée aux travailleurs, elle concède aux entreprises, dans sa 2ème loi sur les 35h, des marges de flexibilité avec les forfaits jours pour les cadres… étendus par la suite
par la droite à des millions de salariés non cadres. Combinée avec le temps partiel, la modulation a plongé des millions de travailleurs dans une immense instabilité et imprévisibilité dans leur rapport au temps de travail (voir les horaires fractionnés des caissières par exemple).
Les socialistes français partagent aujourd’hui avec les libéraux le concept de "flexisécurité" imaginé par la social-démocratie scandinave (Déclaration de Ségolène Royal en 2006, contribution Delanoë au congrès de 2008, déclaration de politique générale de Fr. Fillon en 2010). Logiquement, ils se sont abstenus en avril 2008 sur la loi Bertrand de modernisation du marché du travail qui crée, entre autres choses, de nouveaux contrats ultra précaires (contrat de mission et contrat de portage salarial). Enfin, dans le projet socialiste pour 2012, la logique du "renchérissement à partir d’une certains seuil" est préférée à celle de l’interdiction. Il en va ainsi des contrats précaires et des licenciements boursiers.
A l’étage d’en dessous, pour le chômeur et l’étudiant, le "workfare" et le "care" sont loués par les libéraux et socio-démocrates ("jobs à un euro" sous l’Allemagne de Schröder, RSA moyennant 5h de travail d’intérêt général suggéré par L. Wauquiez et heures de tutorat ou d’accompagnement scolaire en contrepartie de l’augmentation des bourses pour Fr. Hollande) au nom de la lutte contre "l’assistanat".
Ici, pas de remise en cause du système producteur d’inégalités. Le "care" privilégie l’individualisation des politiques sociales et du droit de travail "au cas par cas". "Pourquoi cotiserai-je pour des maladies que mon profil génétique – désormais connaissable – m’exonère ?" en était à se demander Eric Le Boucher au Grand Forum des professionnels lors de son passage dans l’île il y a quelques jours ?
"Dans la société du care, la société prend soin de vous, mais vous devez aussi prendre soin des autres et de la société" selon Martine Aubry. Un discours de patronage et de maternage qui sied aux actionnaires et très hauts revenus et va indiscutablement à l’encontre de la tradition de partage des richesses et d’émancipation des travailleurs.
Mais Martine Aubry, et bien d’autres socialistes encore, n’a, elle-même, pas d’étranges accointances avec le milieu des grands patrons (Voir la FACE et les soutiens de Péchiney, Danone, Axa, … ) ?
Jean-Hugues SAVYGNY
Front de Gauche


