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La justice a laissé filer un dangereux prédateur sexuel

Ecrit par Eric Lainé – le jeudi 24 avril 2025 à 16H30

Vendredi dernier, le procès pour viols de Jean-Alain De B. (1), condamné à 18 ans de réclusion criminelle par contumace, a révélé les errements de l'enquête judiciaire conduite par le parquet de Saint-Pierre en 2017. 

En 2017, la police est en possession des déclarations circonstanciées et concordantes des ex-compagnes de Jean-Alain De B., interrogées à deux reprises. Sans se connaître, Véronique et Pauline (2) ont décrit une signature criminelle identique quant aux techniques d'emprise, au climat de terreur, aux humiliations, aux sévices sexuels et à la manière dont elles ont subi les derniers outrages de la part de l'accusé. 

Lire aussi : Un prédateur sexuel en cavale condamné à 18 ans de réclusion criminelle

Les enquêteurs disposent aussi des expertises psychologiques des plaignantes. Concernant Pauline, le praticien écrit : “Elle présente des troubles qui se manifestent entre autres par de la peur, de l'insomnie, des “flash-back”, des idées suicidaires très fortes, une agoraphobie, en relation avec des événements potentiellement pathogènes, compatibles avec les faits.” Concernant Véronique, la psychologue mentionne qu'elle “a vécu sa relation avec Jean-Alain De B. dans un état second, ayant perdu tout sens critique ce qui a permis la coexistence paradoxale d'un non consentement et d'une acceptation, symptôme d'une dissociation”.

Laissé libre à l'issue de sa garde à vue

Placé en garde à vue le 26 juin 2017, Jean-Alain De B. nie en bloc tout au fil de ses interrogatoires. Il réfute avoir contraint son ex-compagne Pauline à des rapports sexuels. Il lui donnait des claques à sa demande et la photographiait nue avec son accord. Jamais il ne l'avait traitée en esclave et elle était libre de ses mouvements. Idem pour pour son ex-femme dont il contestait les accusations, se posant lui-même en victime. Selon lui, les photos d'elle nue et attachée s'inscrivaient dans le cadre d'un atelier de peinture pour une étude consacrée à la lumière. Il contestait avoir la moindre appétence pour la sodomie et encore moins avoir fait usage d'objets sexuels contre son gré. Il n'aurait fait que réaliser leurs propres fantasmes.

Comment à l'issue de la garde à vue les enquêteurs ont-ils présenté l'affaire au magistrat du parquet de Saint-Pierre ? Et sur quoi s'est fondé ce dernier pour décider des suites à donner à cette procédure criminelle ? Mystère. En tout cas, Jean-Alain De B. n'a pas été déféré devant le parquet de Saint-Pierre. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il a été décidé poursuivre l'enquête en préliminaire. Chose encore plus étonnante dans un dossier d'une telle gravité, les investigations sont restées au point mort... pendant plus de quatre ans.

La justice sort de sa léthargie au bout de quatre ans

Quelques mois plus tard, dans le courant de l'année 2018, Jean-Alain De B. en a profité pour se mettre au vert à l'autre bout de la terre. Il a pris un billet d'avion pour se réfugier en Guyane. Fort de son diplôme des Beaux-Arts obtenu en 2017 au Port, il a postulé dans l'Education Nationale. Deux années de suite, il a été enseignant contractuel dans des collèges, en périphérie de Cayenne.

La justice sort de sa léthargie en 2021. Alors que l'enquête n'a pas avancé d'un iota, une information judiciaire est ouverte le 23 novembre pour les viols à répétition commis à l'encontre de l'ex-femme et l'ex-compagne. Ce qui tend à démontrer que Jean-Alain De B. aurait dû être mis en examen et a minima placé sous contrôle judiciaire à l'issue de sa garde à vue. Ré-entendues, les deux ex-compagnes du suspect confirment leurs accusations.

“Récupérer d'autres femmes pour disposer d'un harem”

Une dizaine de témoins sont auditionnés sous commission rogatoire. Des étudiantes des Beaux Arts rapportent qu'il voulait “récupérer d'autres femmes pour disposer d'un harem”. D'autres parlent d'un pervers sexuel qui traitait son ex-femme comme une esclave. Plusieurs confirment des pratiques sexuelles “spéciales” et violentes pratiquées sous la contrainte.

Quand à Jean-Alain De B., il n'a pas été auditionné par la juge en charge du dossier. Les recherches entreprises en Guyane n'ont pas permis de l'appréhender. Introuvable, il a fait l'objet d'un mandat d'arrêt en février 2023. Les enquêteurs chargés de l'exécuter ont découvert que son adresse administrative en Guyane n'existait tout simplement pas. Preuve supplémentaire qu'il a tout fait, dès le début de sa cavale, pour échapper à la justice.

Une fausse adresse en Guyane et un bébé avec une de ses élèves

Mais il y a plus inquiétant encore. Dans le courant de l'année scolaire 2019, il a noué, à 53 ans, une relation intime avec une collégienne qui compte parmi ses élèves. A l'âge de 17 ans, celle-ci a donné naissance à un enfant avant qu'ils ne s'évanouissent tous trois dans la nature. Où se trouve-t-il actuellement ? La piste du Brésil ou du Surinam a été évoquée par le président de la cour criminelle. Quel sort a-t-il a réservé à sa jeune compagne ? Nul ne le sait. Mais le profil de ce grand pervers fait redouter le pire.

Mal à l'aise tout au procès comme ses assesseurs, le président de la cour criminelle s'est dit “navré que la procédure ait duré huit ans”, en s'adressant à Pauline, l'ex-compagne qui a témoigné à la barre. Seule l'avocate de Pauline s'est offusquée du traitement judiciaire réservé à cette affaire. “Il y a quelque chose qui a dysfonctionné. Elles ont déposé plainte et le dossier n'a pas bougé pendant quatre ans. Comment voulez-vous dans ces conditions qu'elles sortent d'une emprise pareille ?”, a souligné Me Séverine Ferrante au procès. Et d'ajouter : “Ma cliente est persuadée qu'il viendra la tuer s'il rentre à La Réunion...” 

A ce propos, le président de la cour criminelle s'est voulu rassurant. Après avoir prononcé une peine de 18 ans de réclusion criminelle à son encontre et maintenu le mandat d'arrêt décerné en 2023, il a ajouté : “Je ne pense pas qu'il puisse passer à travers les mailles du filet...”

(1) L'identité du mis en cause est partielle afin de protéger les victimes comme l'exige la loi.

(2) Prénoms d'emprunt pour protéger l'anonymat des victimes.

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