[JULES BENARD] Hommage à un être extraordinaire : Hervé Marodon, le meilleur des improbables !

Depuis deux jours, tout ou presque a été dit sur le transitaire, le directeur du grand Port. Je voudrais évoquer d’autres facettes de cet "énorme" (et je pèse mes mots) Monsieur qui ne se doutait certainement pas de l’affliction qu’il allait laisser dans les esprits et les cœurs.
Hervé a commencé à nous "envahir" sans faire de vagues…
Dans les années soixante, un petit groupe de musiciens s’entraînait dans une salle du stade de Joinville ; nous, les potaches du vieux lycée rue Jean-Chatel, allions nous percher aux fenêtres de cette salle pour ne pas perdre une seule de leurs notes.
Les Chats Noirs !…
Nous n’avions d’yeux que pour Max Dormeuil, plus rapide qu’un lynx en chaleur ; Mickey Nativel, qui avait bricolé une guitare classique pour en faire une basse "à gauche"; Roselyne Dorilas, petit gabarit, grande voix ; "Pépère" Personné, capable d’exécuter les solos de batterie des Shadows à vitesse réelle ; Jean-Pierre Boyer, accompagnateur, trop beau à notre goût…
Ils parvenaient à rendre des choses splendides sur un matériel de très bas de gamme, guitares Egmond, amplis Garen… Puis est arrivé Hervé Marodon qui a pris les choses à bras le corps.
Parce que lorsque Hervé commençait quelque chose, il allait jusqu’au bout.
Il trouvait des contrats à ses Chats Noirs. Il les a même fait jouer au camping de l’Hermitage, sous le coup des années soixante, alors que j’y étais moi-même sous la tente. Un soir, pour une surboum animée par nos Chats, il a chanté. Oui ! C’est dans ma mémoire comme si c’était hier : "Le bon Dieu s’énervait dans son atelier/En regardant un âne qu’il avait fabriqué/Je n’arrive pas à le faire avancer/Et encore moins à le faire reculer". Hervé avait une voix forte, expressive, qui savait se faire caressante pour consoler le pote dans la chiasse.
Le lendemain de cette boum mémorable, il est venu secouer la toile de ma canadienne. Il avait besoin de ne pas être seul.
Hervé était alors responsable de la jauge des grands containers d’essence du Port.
« Jules ! T’as rien à faire ? »
Dit sur un certain ton, ça ne se discute pas. Je suivis…
Nous sommes allés au Port dans sa R8 Gordini… Il fonçait comme un Satrape mais pas une seconde je n’ai eu peur : contrairement à moi, ce gars savait piloter.
Il n’y avait alors qu’un seul gros container au Port. Hervé m’a fait grimper jusqu’au sommet par le petit escalier s’enroulant autour de l’engin infernal. Pendant que Hervé vérifiait ses jauges, je profitai du paysage. Ce fut la première fois que je me dis que, contrairement à l’image trop répandue, le Port était bien plus beau qu’une simple plaine de galets. Merci, Hervé.
Il y a plein d’images me revenant le concernant…
Hervé faisait des rallyes, toujours sur son éternelle R8 Gordini. Lorsque son moteur cassait, il n’en prenait nullement ombrage : ce sportif fair-play montait sur les podiums et animait l’épreuve avec jovialité. Qui dit mieux ?
Hervé ne pouvait être que ce qu’il a été. Et je veux rendre, à travers mon hommage à Hervé, hommage à une famille merveilleuse, dont La Réunion ne peut que s’enorgueillir. La Famille Marodon. Ti chiens i fé pas ti chattes !
Le papa, Jean Marodon, prof d’anglais, puis censeur au vieux lycée, éternellement vêtu de son costume gris perle, ne se déplaçant qu’à vélo, qui nous appelait tous "mes enfants". Hervé, organisateur hors pair, toujours à l’écoute des autres. Jean-Paul, notre surveillant d’internat à Leconte-de-Lisle. Il fut le premier à interviewer en direct un cosmonaute lorsque sa navette passa sur l’océan Indien ! Et Claude, cela va de soi, le "petit" dernier, botaniste acharné, qui n’a eu de cesse que de faire entrer notre tisane péi dans la pharmacopée française.
Avec Hervé, je perds, nous perdons un des exégètes de notre âme créole.
Le privilège des gramounes, à ce qu’il paraît, est de rester debout quand les autres s’en vont.
Je me passerais volontiers de ce soi-disant avantage.
Quand on perd Hervé, on perd une grande partie de soi.
Salut, Hervé ! Tu vas salement nous manquer, mec.


