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Les chroniques de Tonton Jules #85 : L’ambiance coup d’vent lontan

Ecrit par zinfos974 – le dimanche 27 février 2022 à 16H09

"Souvenirs, souvenirs..."​

" Je vous parle d’un temps/Que les moins d’cinquante ans/Ne peuvent pas connaître…"

On ne disait pas encore «"cyclone " ; c’était " in coup d’vent ". La météo était embryonnaire et la population livrée à elle-même. Malgré quoi, nos gramounes fûtés avaient su déceler l’approche d’un météore désagréable et prévu les moyens d’y faire face dans les conditions les moins pénibles possibles. Avec, souvent, des astuces à faire pâlir. Nous avons réuni nos souvenirs, mon pote André-Maurice « Dédé » Maunier et moi, pour tenter de vous faire revivre l’ambiance d’in coup d’vent lontan. En souhaitant attiser votre curiosité…

Quand je dis que la météo était « embryonnaire », je rends aussi un singulier hommage aux personnels expédiés sur les Îles Eparses avec, pour seul appareil scientifique, le doigt levé en l’air pour voir d’où venait le vent. J’exagère à peine.

Quelques ballons-sondes folâtres, un anémomètre anémique, une prescience énorme… mon ami ti-Guy Zitte fut de ceux-là. Lui et ses collègues en inconfort envoyaient à La Réunion leurs observations, à partir desquelles les « savants » de météo-France tiraient les conclusions idoines.

Pour ce qui est de prévenir les populations, encore eût-il fallu que les grands responsables, préfets, maires, etc. fussent-ils convaincus de l’urgence. Ce qui était loin d’être toujours le cas, comme on le verra ci-après.

La population, sentant le vent venir (c’est le cas de le dire), devait se fier à l’expérience des Anciens. Ces Anciens dont on ne louera jamais assez la finesse, la communion avec la Nature, la conscience du danger et l’amour des leurs.

Premier cyclone " officiel ", Jenny

C’est en 1962 que les autorités internationales décidèrent de baptiser les cyclones, tempêtes, tropicales, ouragans et autres hurricanes. 

Dans l’Hémisphère Nord, les météores prirent des prénoms masculins ; chez nous, Hémisphère Sud, ils furent féminins. Les mauvaises langues, machistes, cela va de soi, arguèrent aussi sec que c’était en raison du caractère imprévisible de nos compagnes qui, comme les cyclones, vont n’importe où sans crier gare. Portant la femme sur un piédestal, je refuse de souscrire à une telle stupidité !

Mais ce « Jenny »-là est la preuve de ce que je vous avançais plus haut : malgré la haute conscience de nos " météos des Îles éparses ", les informations étaient rarement prises au sérieux par les instances décideuses.

Et c’est comme ça qu’arriva « le drame Jenny ».

En ce funeste matin de 1962, un directeur de Météo France, l’illustre Malik, s’engueulait avec le préfet Perreau-Pradier, autrement surnommé « Divan-le-Terrible ». Ciel bleu, aucun nuage, vent à zéro km/h ! Le préfet ne voulait pas croire ce que lui disait Malik. Ce dernier, congestionné de rage, s’acharnait à dire à ce triste sire qu’un cyclone arrivait droit sur nous.

Il ricanait, le Perrault : « Allons, mon cher Malik… »

A 14 heures, Jenny dévastait l’île.

Je m’en souviens ; nous habitions « Village », Etang-Salé-les-Bains. Le matin, ma mère m’avait dit : « In cyclone i vient ».

Pas manqué. Il y eut des dizaines de pêcheurs disparus, des centaines, des milliers de sinistrés. Des morts en pagaille. Parce que malgré une science météo encore embryonnaire, en dépit du dévouement des observateurs des Îles éparses, l’administration censée nous préservée du danger parlait encore avec les codes de l’ENA.

Les signes avant-coureurs des gramounes

Millibars, hectopascals, talweg,  variations atmosphériques, ces termes n’existaient que dans des livres que personne, au demeurant, ne lisait. Nos Anciens avaient leur propre Code cyclonique. Ça commençait avec les fourmis…

Quand elles se mettaient en file indienne pour entrer dans les cases, dans le garage, dans le far-far, ça sentait le roussi : " Formi i cour cachiètte. Coup d’vent la pas loin, marmaille ". C’était une constante dans toutes les variétés, fourmi qui morde, fourmi l’éther (ces minuscules qui puent), fourmi grand galop, elles se passaient le mot : les femmes et le pastis d’abord (!) Ça faisait le bonheur des volailles quand les fourmis passaient par chez elles…

Les guêpes aussi étaient un précieux indicateur barométrique ; elles commençaient même, braves bébêtes, à nous avertir, des semaines, voire des mois auparavant, que l’été allait être chargé à ras bord. Normalement, les guêpes font leurs nids dehors, si possible à l’abri des feuillages épais. Histoire de voir sans être vues de l’importun passant à proximité d’aiguillon. Et de fondre dessus sans déclaration de guerre.

Lorsque ces redoutables sociopathes installaient leur petites cellules grises au vu et au su de chacun, dans la maison ou sous un quelconque auvent, " l’été s’ra chaud " ! Ça ne ratait pas. 

Elles se croyaient en sûreté, les pauvrettes. Nous, on laissait faire… jusqu’à ce que le nid fût de taille comestible. Car y’a pas d’mal à s’faire du bien, dit le Michel.

La température de l’air et du vent, voici un autre indice. On le sait, l’air est chaud en été, même Thierry Robert le sait. Mais en cas de danger, cette chaleur prend une autre tournure, très difficile à expliquer. C’est plus ressenti que vraiment raisonné. Cette chaleur de l’air, cette moiteur du vent, ces teintes mordorées du ciel engorgé, cette sensation de l’imminence d’un " quelque chose ", tous ceux de ma génération savent ça. Sans savoir dire pourquoi. C’est comme ça, un point c’est tout.

D’autres bébêtes que fourmis et guêpes participaient aux alertes coup d’vent (et c’est toujours le cas) : oiseaux et chiens remplaçaient aisément d’inexistants baromètres. 

Les oiseaux, tiens ! Pour moi, comme pour vous je le suppose, l’incessant pépiement des oiseaux a toujours participé de l’émerveillement que nous procure dame Nature. Et là, sans crier gare, paf ! Plus rien. Quand i entendait pu martins volèrs entrain d’bataille, quand zoiseaux béliers té qui piaillent pu dan’ pied d’tamarin, quand ti cardinal té qui arrête siffler, quand tortrel malgache té qui arrête appelle la pluie, ben… la pluie té pas loin po charroyer. 

Et not’ ti royal Bourbon ! Nout’ ti camarade quat-pattes ! Il n’était pas le dernier à prendre le diapason. Il se mettait à hurler à la mort et nos Vieux le savaient bien : " Quand lo chien i crie comm’ ça, na in zaffair la pas bon ! "

" Lo chien i crie lo mort ", disait quelqu’un. Ce à quoi, la vieille trisaïeule, dans son pliant, répliquait aussi sec : " La point lo mort, là. Coupe d’vent i arrive ".

L’état de siège

Armés, fortifiés par ces signes imparables, convaincus d’affronter " le " coup d’vent avec une armure de vainqueurs, nos Vieux mettaient la case en branle -bas de combat et chacun était sommé, sous peine de coup d’pied au cul, d’y participer.

Les fenêtres étaient " cloutées " ; de gros galets étaient stratégiquement disposés sur les tôles du toit. Marmailles té qui sava ramasse " ravages " : régimes bananes vertes, manioc, racines le songe, fruit-à-pain, patates-cochon, cambar… C’était sans doute pas le fin du fin de la gastronomie mais ça tenait au corps et c’était chaud.

On surveillait de près la citerne familiale : " Momon, canard la chié dans la baille… - Tire d’l’eau clair, mon zenfant, tir d’l’eau clair ! "

On faisait copieuse provisions de bois mort ; on installait marmites et seaux sous les gouttières ; on faisait rentrer les poules dans la cuisine (pas les cochons) ; on mettait in gatire dan’ collet le chien pour amarrer le pauvre animal à la table à manger : fallait quand même pas qu’il lui prenne l’idée saugrenue d’aller boulotter la volaille.

On vérifiait que la provision de bougie était présente à l’appel et on envoyait le chat dans le plafond. Toujours un de moins à nourrir : il trouverait là-haut de quoi engraisser avec rats et souris en quête d’abri.

On vérifiait une ultime fois le niveau du pétrole dans les lampes-tempêtes ; dans les lampes-bobèches aussi, tant qu’à faire. On nettoyait une dernière fois le " seau-caca ", vous savez bien, le seau où, qui, que, quoi… bon ! Et assez de papier journal pour qui, que, quoi, etc. Sinonsa in’ provision feuilles galabert, ça décape bien aussi.

Coup d’vent lé là !

Vents tourbillonnants, rafales sauvages et impromptues, les pigeons ne parvenant plus à remonter le vent, ça y était, " il " était là sous peu.

Tant qu’il y avait encore du bois sec en réserve, autant préparer quelques bonnes choses bien roboratives, quitte à les réchauffer plus tard.

Ça commençait par une énorme marmite de sosso maïs bien gras, pas trop liquide. Juste à côté, pour profiter du feu, autant faire griller quelques bonnes queues de morue, accompagnement traditionnel du sosso. Cette céréale à la bonne volonté bien connue cuisait très vite, surtout moulue à la bonne dimension par le moulin-maïs familial. La chose étant faite, la maman profitait du feu pour mitonner une autre grosse marmite, celle du riz-la-graisse pimenté au succès jamais démenti. Le piment venait de la cour… sinon du champ de cannes du voisin ; la graisse venait du dernier ti-cochon noir. Une graisse marbrée de taches marron, contenant souvent quelques délicieux petits bouts de graton qu’on se disputait avec acharnement.

Si la récolte de pommes-de-terre avait été bonne, la maman mettait aussi à cuire une autre marmite, de pommes-de-terre/la graisse. On ne jetait rien alors ! Puis, quand c’était fini, s’il y avait encore du feu, on mettait en route le cari-ravages : un demi-bac à essence enfermant songes, patates douces, cambares, bananes vertes, patates-cochon fraîchement déterrées, tous les parfums se mélangeaient, pas besoin d’assaisonner. C’était, en principe, destiné au petit cochon noir mais nous en prélevions une petite (grosse) part pour notre gourmandise personnelle…

Et comme il s’agissait vraiment de ne rien gaspiller, tout contre la marmite-ravages, la maman mettait à bouillir une grosse casserole de tisane-romarin. On ne savait jamais… et si grand-mère té qui gaingn saisissement…

Pour passer le temps…

Le passage du coup d’vent réclamait de savoir occuper le temps de toute cette maisonnée. Car il n’y avait rien d’autre à faire que récupérer une poule voisine égarée dans la cour pour son malheur ; admirer le courage de quelques pigeon téméraire essayant de remonter la rafale avant de se laisser emporter vigoureusement dans le sens inverse. Cela nous a toujours fait rigoler car les joies de l’esprit sont tout-de-même les plus belles !

Il me revient que durant le très bref et très violent passage de Firinga, alors que j’habitais un petit immeuble du rond-point des Casernes (Saint-Pierre), j’avais installé mon pliant devant la porte d’entrée, opposée au côté d’où venait le vent ; je m’amusais à regarder voltiger de très belles toitures de toutes les couleurs. " Oh ! la belle bleue… Oh ! la belle verte… "

Ces toitures modernes faites à la va-vite, ne tenaient que grâce à quelques aiguilles métalliques ri-ki-ki conçues par nos modernes architectes. Alors que nos toitures d’antan, bâties par des gramounes expérimentés, selon les principes des anciens charpentiers de marine, étaient confortées par des tenons et des mortaises, sur des contrevents solides comme le bois-de-fer dans lequel ils étaient taillés.

Les plus vieux racontaient des histoires salées quand les marmailles dormaient. Il y avait toujours quelque grand-père pour nous faire frissonner avec grand-mère Kal, ti-Jean èk grand-diab’, zoiseau fouquet voleur d’z’enfants…

La grand-mère té qui grain’ in’ dizaine chapelet, on ne savait jamais ; si ça ne faisait pas de bien, ça ne pouvait pas faire de mal non plus.

Une fois l’épouvante passée, c’était la ruée au-dehors. " Nous té qui sava ramasse kapok ", se souvient Nicole. On visitait soigneusement les champs alentour : mangues fanées, piments éparpillés, letchis ou longanis dégrainés, coeurs de brèdes citrouille : quand il y a un peu d’orage dans l’air, ça grandit d’un bon mètre en une nuit. Chouchous jetés au sol, quelque citrouille-Cap tant qu’à faire, la « chasse » était généralement fructueuse.

Ne restait plus qu’à ouvrir la case en grand, tout aérer, sortir le chat du plafond, remettre les poules dehors, se désoler des dégâts entendus à la radio quand on en avait une. Sinon, on allait aux nouvelles chez Ah-Ton où se trouvait toujours quelqu’un qui a vu l’homme-qui a vu l’homme-qu’a vu l’ours… et attendre la prochaine fournée de coup d’vent. J.B.

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