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A La Réunion, élections ont toujours rimé avec fraudes

Ecrit par zinfos974 – le lundi 17 mars 2014 à 10H09

Non ! Hélas triplement non ! Non l’incendie d’une permanence n’est malheureusement pas un acte inédit lors d’une campagne électorale à La Réunion. Pas plus d’ailleurs que ce serait pour la commune de Saint-Louis une grande première ! Tout comme on aurait tort de croire, de plus, que Saint-Louis serait une enclave, malencontreusement livrée à des cow-boys abrutis et à des shérifs délinquants, réfractaires à toute loi, autre que celle de la bêtise crasse, du racisme, de la combine, de la corruption et de la violence.

C’est, dès 1848, que les élections riment avec fraudes à La Réunion. Ces fraudes, qui concernent toutes les communes, se développent et s’intensifient pour s’institutionnaliser au fil des campagnes électorales. Il y a donc dans notre île une véritable culture de la fraude que l'on aurait tort d’assimiler à du folklore.

La Deuxième République a imposé le suffrage universel. Elle a également imposé l’abolition de l’esclavage. Ces deux décisions fondatrices sont rarement liées, or quand on les lie, il y a une conséquence, méconnue, qui est dévastatrice pour la colonie. C’est le poids des affranchis dans la société post-abolitionniste.

Numériquement majoritaires, ils détiennent donc, entre leurs mains, les clés de la vie politique qui doit désormais s’organiser selon le principe "un homme, une voix". La République leur ayant accordé la plénitude des droits, le bulletin de vote du "cafre" ou du "malais", comme les désignent la presse, a le même poids que celui de n’importe quel électeur! Mais s’horrifier ne saurait suffire pour conjurer la catastrophe annoncée et, par tous les moyens, il faut éviter  l’impensable.   

La dissuasion du vote, une vieille pratique

Sarda Garriga va être d’une aide, décisive pour le présent, et fondatrice pour l’avenir du système politique à La Réunion. Les élections municipales étant le premier rendez-vous électoral à organiser, le représentant de la République les fixe 5 jours avant la promulgation de l’abolition, rendant du coup impossible le vote des futurs affranchis.

Aux élections législatives de l’année d’après, cette manœuvre ne pouvant être rééditée, d’autres démarches sont alors mises en œuvre. Faute de rayer les affranchis des listes électorales, ce que réclament à cor et à cri certaines municipalités, dont celle de Saint-André, on va chercher à les dissuader de venir voter. Mais si le climat de peur, fait de mensonges, de menaces et de violences ne réussit pas à éloigner les plus déterminés des bureaux de vote, Sarda Garriga leur recommande de s’en remettre aux autorités pour se faire indiquer le choix à effectuer. Ainsi né, avec la peur comme matrice, le système de candidature officielle !

Ces bases vont connaitre, sous les Républiques successives, une extension considérable et une amplification majeure. Ce sont les cortèges et défilés qui voient le jour, où le rhum coule à flots, au son d’orchestres, municipaux ou improvisés, confiés à des meneurs. Ces meneurs sont précieux. A eux d’organiser la campagne, de galvaniser les troupes, de convaincre les électeurs, de débaucher les adversaires, ou à défaut, de les neutraliser, de s’attaquer au camp adverse et d’imposer la loi de leur candidat.

Ils ne sont pas seuls évidemment, ils ont leurs hommes de mains, les nervis. Hommes de confiance du candidat, les moyens dont disposent ces meneurs sont considérables avec les tournées à payer, les votes à acheter, les revirements à opérer et les désordres à susciter. Et chaque camp n’est pas en reste. Avec l’argent massivement présent, le rhum, les galets et  les fusils s’imposent comme outils de propagande sur fond de misère et d’exploitation des engagés.

Une imagination débordante pour frauder au moment du vote

Mais faire régner tout au long de la campagne sa loi serait vain si le jour "J" l’organisation du scrutin n’était pas scrupuleusement prise en mains avec comme objectif d’écarter les indésirables des bureaux de vote et s’assurer que ceux qui s’y rendent fassent le bon choix. Au fil des scrutins, la technicité se perfectionne entre listes épurées, bureaux assiégés, électeurs déplacés, urnes bourrées, mandataires expulsés et procès-verbaux trafiqués. Ici l’imagination est débordante, et la liste des trouvailles, qui s’inscrit dans une innovation permanente, est si riche qu’elle pourrait remplir un véritable Guinness de la fraude.

Mais la réussite de ces agissements ne dépend pas du seul pouvoir de mobilisation du candidat et de ses meneurs. En effet, seul triomphe celui qui est adoubé par la Haute administration sur fond de violences. En 1906, Jules Auber, candidat à la députation, violemment agressé durant la campagne, préfère jeter l’éponge et se retirer. Aux législatives de 1914, on déplore 12 morts et 174 blessés, à celles de 1936, 11 morts et des blessés par dizaines. Les  successeurs de Sarda Garriga, avec le concours actif de la magistrature, des forces de police, comme celles de gendarmerie, vont ainsi institutionnaliser la fraude électorale.

On comprend dés lors mieux pourquoi ce jeune homme, qui, à peine de retour à La Réunion après sa démobilisation, se rendant compte que son père, candidat à la députation, est en très mauvaise posture, se précipite chez le Secrétaire Général de l’Administration. Il vient lui demander de "torpiller par tous les moyens" l’adversaire de son père. Le nom du jeune homme ? Paul Vergès, celui qui ose affronter son père : Alexis de Villeneuve. Nous sommes le 11 mai 1946. Le 25 mai 1946, Alexis de Villeneuve s’effondre sur le parvis de la Cathédrale touché par une balle de révolver. Une situation inédite à La Réunion et exceptionnelle dans l’histoire de la vie politique en France, dont les effets traumatisants, qu’on a cherché à refouler en jetant sur cette tragédie un manteau de plomb, sont toujours au travail dans la société réunionnaise.

Les vieilles recettes de corruption mises au goût du jour

A la départementalisation, les préfets vont mettre leurs pas dans ceux des gouverneurs. Le système, avec les broquettes qui font leur apparition, continue de fonctionner à pleine démesure, avec son lot de victimes : Laude à Saint-Denis, Savigny à Saint-André, et, bien plus tard, Carpaye au Port. Ce sont les préfets, dont l’emblématique Jean Perreau-Pradier, qui choisissent les candidats pour le bon camp, celui des "nationaux".  Et pour les convaincre d’accepter de se présenter les préfets leur annoncent, aux deux décimales prés, les résultats de leurs victoires électorales à venir. La lutte contre les communistes justifie tout. Il faut attendre 1969 la création, à l’initiative de la société civile, de syndicats et de curés, de l’Association pour le Déroulement Normal des Opérations Electorales (ADNOE) pour voir refluer les pratiques frauduleuses les plus visibles, les formes de violence les plus brutales et le désengagement progressif de la haute administration dans le fonctionnement du système.

La circulation des informations, le développement des médias et les changements politiques au niveau gouvernemental rendent moins supportable le  système dans ses manifestations les plus massives. Mais ces dernières décennies, le chômage aidant, les militants disparus, le marketing électoral renouvelé, le pouvoir accru, le népotisme se développant et la politique comme carrière, vont ramener au premier plan l’argent tout en faisant évoluer les bonnes vieilles recettes de corruption pour les faire admettre comme naturelles ou, à défaut, les rendre moins visibles...

 

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