Une fille pleurait

Assise sur un banc public, elle pleurait, sans souci du monde alentour bien indifférent à sa détresse. C’était à Saint-Pierre, il y a quelques jours…
Aussi forte soit la curiosité animant chacun de nous, il y a des moments où l’on voudrait être ailleurs, pour ne pas surprendre des moments d’intimité déchirants. On ne choisit pas toujours.
Elle était sur le banc d’une salle d’attente d’un cabinet médical. Grande, brune, belle, même pas la trentaine, elle s’épanchait dans un bête téléphone, essayant de se faire comprendre malgré les sanglots incoercibles lui montant de la gorge. Elle observait une attitude digne en dépit de sa détresse : pas de signes de nervosité, aucune convulsion, aucun hurlement, non, elle disait juste sa peine à mots simples en épongeant sporadiquement les grosses larmes lui roulant sur les joues.
Pour être emmerdeur public patenté, on n’en est pas moins sensible à une douleur aussi franche, aussi franchement exprimée. Il y a des moments, les mecs, où l’on se dit qu’on aurait mieux fait de rester couché. Durant que j’attendis mon tour, j’eus tout le temps de méditer sur la force et la faiblesse de nos compagnes, réflexion ponctuée par les sanglots difficilement ravalés de cette jeune femme à l’âme meurtrie. Car elle était la parfaite illustration de ce que sont nos femmes, toutes les femmes.
Aucun d’entre nous, nous les représentants de l’espèce mâle triomphante (ou qui se croit telle), n’a autant de force que la plus petite de toutes les femmes. Mère Térésa n’avait même pas un mètre-soixante ! Mais quelle force, quelle puissance d’aimer, quelle conviction épidémique, quelle quantité d’empathie dans ce maigre visage ridé, souriant malgré l’épuisement…
Mes potes me disent souvent que j’aime trop les femmes, que je les place sur un piédestal. Mais bon Dieu ! comment faire autrement ? Tiens !... bébé éclate en sanglots dans la chambre d’à côté, une heure du matin. Françoise se lève en catastrophe pour ramener le calme dans la petite tête d’à peine quatre mois, afin que sa maman, notre fille, puisse dormir un peu. Toutes les femmes, à quelques rares exceptions carabosses près, sont comme ça. « Chérie, j’ai mal aux épaules, tu ne veux pas me faire un massage ?... Chérie, tu me fais un café ?... Chérie j’ai la fièvre… » Chérie va se lever à trois heures du mat’ pour préparer le breuvage de son lourdaud de paresseux qui pourrait aussi bien y aller lui-même. Mais lorsque c’est elle qui a un souci : « Allez, encore ses bobos ! »
Nous n’avons pas le dixième de leur force d’aimer. Le mot « dévouement » est mal fichu dans son masculin mal à propos.
Elles soulèveraient des montagnes ; je sais, c’est banal de le dire mais c’est ce qui convient le mieux à mon sens. Elles soulèveraient des montagnes, dis-je, quand l’un de ceux qu’elles aiment est en danger, ou simplement dans les soucis. La moindre menace les voit l’arme au pied. Même dans le monde animal, c’est encore le cas. J’ai vu une fois un reportage sur les phacochères d’Afrique. Une mère conduit sa portée au marigot lorsque survient l’importun, un jaguar par l’aubaine alléché. Qu’allait-il faire dans cette galère ? Le phacochère n’a pas de défenses comme les sangliers mais de la rage, ça… Sans l’ombre d’une réflexion, sans hésitation, la femelle a foncé bille en tête et, à coups de boutoir, a fait voler le fauve dans les airs. Penaud, confus, jurant mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus, le félin a rompu l’engagement, l’air piteux et la queue cassée. Pas touche à mes petits !
Je songeai, en entendant cette malheureuse jeunette exprimer sa douleur, que les femmes sont souvent aussi faibles pour elles-mêmes qu’elles savent être fortes pour défendre ceux qui leur sont chers. Le moindre souci les touchant personnellement les met aussitôt sans forces, avec pour seule alternative de dire leur souffrance dans un portable qui s’en fout. Une peine contre laquelle on est désarmé car les sanglots créent une barrière difficilement franchissable pour les gens de l’extérieur. Rares sont les hommes capables de trouver les mots adéquats dans ces circonstances pénibles.
Alors oui, je mets les femmes sur un piédestal. Bien sûr, des hommes formidables ont émaillé le cours de l’histoire, Albert Schweitzer, Martin Luther King, Jésus, Mandela, l’Abbé Pierre, Coluche, Charles de Foucaud. En face, je vois Mère Térésa, Rigoberta Menchu, Sœur Emmanuelle, Simone Veil, Golda Meir, Lucie Aubrac, Marie (quoique bien involontairement), Evita, Marie-Madeleine qui était tout autre que ce que les évangiles choisi à Nicée veulent nous faire croire… Toutes, vous dis-je, « sauf peut-être madame Tatcher ».
Qui, mieux qu’un petit bout de Piaf d’un mètre-cinquante, a si bien chanté l’amour ? Qui mieux que Fantine plonge jusque dans les enfers pour sauver Cosette ?
Jules Bénard


