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Pervers narcissique mais pas trop

Ecrit par zinfos974 – le vendredi 5 juillet 2013 à 10H53

Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles à certaines heures pâles de la nuit
Près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes simplement. Des problèmes de mélancolie. Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la glace du comptoir. Et l'on se dit qu'il est bien tard...
Léo Ferré

Il n’y a rien de fait, tout reste à inventer, je n’en suis qu’au balbutiement. À peine sorti de l’école, j’ai le choix entre la perspective d’un avenir d’ouvrier spécialisé ou bien glander. Je m’imagine un monde fait rien que pour moi, je rêve d’une vie confortable et d’argent facile. Mais pour ça, il faut que je me donne les moyens, j’y arriverai ou pas.
Gigolo n’est pas à la portée du premier venu. Encore faut-il avoir les qualités requises. Le physique, une bonne éducation et le mental pour pratiquer la dame.
Pilier de bar, épicurien et prêt à tout pour les copains. Je suis accroc à l’apéro, la 1664, du pastis à gogo, la bonne bouffe, du vin, faire l’amour encore et toujours.
S’il faut ressembler à tout le monde pour être quelqu’un, y a fausse donne !

L’existence n’est pas une défaite, je ne peux pas perdre tout le temps et je n’ai pas envie de fermer ma gueule.
Affalés sur le trottoir, jamais agressifs à mon égard, les clodos m’interpellent.
Un toit et de l’amour, j’ai conscience que je suis du bon côté. À la rue, on ne donnerait pas cher de ma peau.
La France regorge de travailleurs déclarés, des mecs payés à ne rien faire. Des lèches-bottes accusant le zonard d’être un assisté. D'après le prolo, je suis à la fois capable à rien et coupable de tout.
Les gens dans la rue me cherchent des crosses mais n’altèrent à aucun moment l’espoir qui me fait vivre.
Quand Du Coq-à-l’âne ou madame Je-sais-tout-et-son-contraire rappliquent, c’est pour ma pomme.
Trop riche pour être aimé des pauvres, trop pauvre pour les riches, il faudrait que je me mutile pour être crédible. Épisodiquement, je subi l’ostracisme. À la moindre offensive, je reprends du collier afin de ne pas me coucher devant ces cons.

Ma Belle et moi, nous convolons en justes noces. Un mariage civil et je ne veux toujours pas d’enfant. Malgré mes infidélités, notre amour s’enrichi de tendresse au fur et à mesure que le temps passe.
Tous les vendredis, c’est notre émission « Apostrophes ». Nous sommes aussi des groupies de Jacques Higelin. Inconnu du grand public, je vois mon chanteur à Caen pour la première fois dans sa tournée BBH 75. Je fais partie des 50 spectateurs agglutinés au bord de la scène du Palais des Sports.
Plus tard, le fou chantant ramènera, 4 mois de suite, 12 000 personnes à Paris-Bercy chaque soir. Cascades et folie pure.
J’emmène mes femmes au Cirque d’Hiver, 2 heures de spectacle et 3 heures de rappels. Au Casino de Paris aussi. C’est beau, c’est grand, c’est fort. En tout, nous le verrons 14 fois sur scène, notre Jacquot.

La Gauche est au pouvoir, c’est la fête tous les jours et je consomme beaucoup trop d’alcool.
Nous ne vieillirons pas ensemble. Je vends mon corps de ferme et partons habiter dans un immeuble ancien, un duplex que je retape. Je suis mal en ville, les tentations sont trop fortes et les vieux démons resurgissent. Un dernier pour la route au « No Comment » le bar de nuit branché que je fréquente assidûment.
Au chômage de très longue durée, je ne supporte aucune contrainte patronale, je laisse le turbin aux autres. Je touche les fins de droits. La société n’est pas parfaite mais je dois reconnaître que sur ce coup là, elle n’est pas mal.
Je consacre trop de temps à mes maîtresses. Notre couple bat de l’aile. Mes histoires d’amour finissent mal. Je rate ma vie mais réussi mon divorce.

Je n’étais pas plus grand que ça, maman me disait :
- À vouloir trop avoir l'on perd tout !
La plupart d’entre nous sombre dans la misère quand rien ne va entre elle et lui. Il y en a toujours une qui déguste plus que l’autre. Je traverse cette épreuve en limitant la casse car tout de suite, je rencontre cette créature venue souhaiter le nouvel an à maman.
Je répare mon Saviem qui est sur cales dans la cour de la maison familiale. Je remplace les pièces d’origines, freins et amortisseurs afin de prendre la route du Sud avec armes et bagages. J’ai déniché un vieux mas provençal entre Banon et Forcalquier. J’ai l’intention de signer le compromis de vente d’ici peu.
Mon vieux sort de la maison et se dirige vers la cave pour y chercher une bouteille de cidre bouché.
Engoncé dans ma combinaison trop étroite, je retrouve la position verticale. Le soleil brille, la température est négative :
- Mais, qu’est-ce qui gueule comme ça, papa ?
- C’est la fille à Denise, elle vient souhaiter la bonne année à ta mère, elle a apporté un gâteau !
- Je vais la foutre dehors !
- Bah ! Elle a hérité d’un colonel… un château…. avec de la terre partout…. elle a des immeubles à Paris… aussi…. elle n’a pas de bonhomme …
Message reçu, mon programme en est complètement bouleversé, ça change tout. Je fais glisser la fermeture éclair du bleu de travail qui me comprime. J’avale de l’air frais, mon corps se détend, je cogite.
De la maison, pour autant que portes et fenêtres soient closes, je la saisi jusqu’ici. Elle parle fort comme la marchande de poissons devant son étal, on l’entend après 3 lieues à la ronde.
J’entre par la porte de derrière qui donne à la cuisine. Il fait bon au chaud. Je me déplace comme une gazelle avec la ferme intention de surprendre. J’ai du cambouis sur les mains et des petits grains de suie collés au visage. Je passe par la salle de bains. Du savon sur le gant, un coup de peigne, et je brille comme un sou neuf.
- Toc toc toc !
Sans la refermer, je pousse la porte de la salle à manger. Un ange passe…. je romps le silence :
- Je n’veux pas vous déranger ! Dis-je, dessinant un léger sourire.
- Oh ! Gilles, c’est toi, mais comment vas-tu ?
Denise est assise à la perpendiculaire de sa fille. Je retiens ma respiration et je fais la bise aux 2 bonnes femmes.
Je m’installe en douceur au bout de la grande table. La commère est à l’opposé, elle occupe la place habituelle de papa, c’est elle qui commande. La bouche dédaigneuse, ses lèvres sont fines sans sensualité. Elle affiche ses bijoux et son mépris des autres. Ses yeux rapprochés lui donne un air conquérant et inquiet. Son charisme est déroutant voir antipathique. Les épaules tombantes, les formes de son corps oscillent entre la laideur et la beauté. La peau blanche et le cheveu blond platine en chignon roulé bas. Elle me fait penser au peintre Raphaël. Sa coiffe est d’une autre époque. À 40 ans, elle en fait 10 de plus.
- Tu prendras bien un p’tit bout de gâteau ?
- Volontiers, merci !
Maman dresse mon couvert, j’en profite pour aller chercher une bouteille de Bordeaux.
Le monologue reprend :
- L’autre putain ceci, la salope cela ! Elle déblatère des saloperies sur les femmes mariées qu’elle côtoie chez sa coiffeuse à Luc sur Mer.
J’ai de nouveau envie de la virer à coup de pied au cul. J’ai la haine. C’est écrit, maman lit mes pensées. Elle a l’habitude et en pareil cas, elle me fixe sévèrement, ouvrant grands les yeux pour me faire entendre raison.
Je la vire ou je la baise ! Pensais-je, cherchant en vain un brin de charme.
- Je vais prendre congé Hélène… ce soir, je suis invitée chez mes 2 petites étudiantes, 2 gamines à qui je loue mon appartement !
- Euh, et il se situe où ? Demandais-je avec une arrière-pensée évidente.
- Ah ! C’est au 74, rue Caponnière, mais avant, je dois reconduire maman à Cresserons !
Mère et fille s’en vont. Je prends quelques secondes de réflexion à les voir partir.
Je sais que je fais une connerie. Ma future douairière est une cousine éloignée. Sa mère est la sœur de ma grand-mère maternelle. La pilule sera amère pour certains membres de la famille.
- Ne m’attends pas pour dîner, je rentre rue Froide !
Maman ne dit rien mais n’en pense pas moins.
Pas de temps à perdre, je saute dans ma 604. Arrivé à Caen, je stationne la bagnole en bas de chez-moi dans la rue piétonne. Une douche, mes plus beaux habits, c’est parti mon kiki.
Je passe chez ma fleuriste rue Saint Pierre. La marchande assise sur son petit tabouret au bord de la vieille charrette à bras est emmitouflée dans son épais manteau de laine, la carriole fleurie est de toutes les couleurs, elle scintille sous les illuminations de Noël.
Je ne me souviens plus de son éclat mais la rose n’était pas jaune.
- Bonsoir madame et bonne année, je veux une rose, combien j’vous dois ?
- 3 Francs !
- Merci, au revoir !
Je restreins le budget drague depuis que la Belle m’a largué. Offrant une unique fleur, je témoigne à ma future un amour honnête et simple, mais ne le désir point. Pour être sincère, je veux me faire entretenir et je fais ça aussi par défi.
Rue Caponnière. Un petit coup de sonnette, je tiens la rose derrière-moi. Une fille m’ouvre et me fait entrer.
- Je veux faire une surprise à Yvette, puis-je l’attendre ?
Les étudiantes sont plongées dans les révisions. Elles m’offrent l’apéro :
- Whisky ou Tequila ?
- Tequila !
Ding, ding, dong ! C’est moi qui ouvre.
- Oh pardon, je me suis trompée d’étage… mais non… ha c’est toi… !
Mon pouvoir de séduction fait qu’au premier contact elle est dans l’émotion. Je n’ai plus qu’à me laisser porter. Je l’emmène au restaurant, la soirée est arrosée, c’est elle qui paye, je n’en demande pas tant. Peu après minuit, elle découvre un monde inconnu, elle est dans mon lit. Je suis son premier amant.
Cette année là, Luc Besson fait un malheur avec Nikita, je suis châtelain. Gentleman farmer. La propriété d’une superficie de trois hectares est entourée de hauts murs. La demeure s’y prête tout naturellement pour sa tranquillité. L’entretien de ma jument est ma principale activité. Droit dans mes bottes, Jeans élastique et ma selle western, à travers plaines et bois, été comme hiver, je fais de longues balades. Le pied à l’étrier, je suis le roi.
Sans transition, je la trompe sous son propre toit sans le moindre remord. Personne ne lui en fera écho. Je suis un salop.
J’ai mauvaise réputation. Faut voir comme on me parle. Proxénète, parano, manipulateur, voleur de sentiments, voleur tout court, arnaqueur, dealer, camionneur, buveur et drogué, mannequin, tata, pédale, fainéant, taré, balance, dégénéré, abruti, sous développé, sans profession. C’est l’hymne à l’amour !
- Tiens v’là le pestiféré ! Me dit un pote pour plaisanter.
Plus vieux qu’hier, ces gogos sont moins ardant qu’avant. Je parle de ceux qui restent. Comme le chiendent, des irréductibles persistent, ils sont intraitables, coriaces les misérables.
Ma dulcinée est marraine d’honneur de la 2ème D.B. Folle à lier, insortable, infréquentable. Hystérique et raciste, vulgaire et ridicule, des vipères dans la bouche, elle ne raconte que ma vie. Elle est Normande, et fière de l’être.
Pour satisfaire sa spécificité :
- Je suis Normande d’une certaine région qui est la France ! Dit-elle à la secrétaire de mairie qu’il lui demande sa nationalité afin de renouveler sa carte d’identité.
Elle dénigre Mitterrand et fait une résistance malsaine devant le prolo qui l’écoute. Elle conteste avec ardeur de payer l’impôt sur la « Grosse Fortune » Elle geint et se lamente.
Trois bagues à chaque doigt, broches et camée sur la poitrine, un compte en Suisse. Elle m’apostrophe, me contredit, elle exagère et m’exaspère, si au moins elle pouvait se taire.
Elle n’a pas d’autre solution pour exister que de se glorifier dans la violence verbale.
Le paradoxe, amoureuse depuis toujours, la poison projette de m’épouser. Un mariage en grande pompe, poussant le délire à vouloir déplacer monsieur le Maire jusqu'au château afin de régulariser la convention.
Alertée par son notaire avisé, la guêpe prévoit un contrat de mariage. Et je dis non !
Ma liaison avec la châtelaine, ex-bonne du colonel, est une erreur de parcours qui n’est déjà pas brillant. Je me soumets à la connerie pour du fric. J’ai au fond du cœur le sentiment de honte. Mes utopies sont en réalité un beau gâchis.
Le jardinage c’est trop de travail, beaucoup de temps passé avec l’arrosoir, la bêche et le râteau, la tondeuse, les rosiers, les mauvaises herbes.
Tout le monde me dit :
- Oui mais, y a l’plaisir de récolter et puis tu sais ce que tu manges !
Je me saoule au Château Margaux, Crémant d’Alsace en veux-tu en voilà, eau-de-vie, Champagne, pastis, whisky. Je plane tirant sur le joint avec mes potes, écoutant Deep Purple, les soirs d’hiver, devant la cheminée de la maison du gardien, mon refuge avec mes copains.
J’organise un concert pop dans le parc de la maison du colonel. Le groupe phare s’appelle « Non Sens ». Doudou est le leader avec sa vieille Télécaster. Les spectateurs sont d’anciens hippies. Ça fait désordre dans le royaume de la 2ème D.B.
Le travail manuel me pèse. J’aime la psychologie et les grands auteurs, Jean d’Ormesson, Michel Audiard, Hubert Reeves…
Elle, c’est Rika Zaraï. Le diable dans le corps, la parvenue est heureusement stérile, le destin m’évite le pire. La mégère est liée au signe du Cancer.
Mes rapports avec l’heureuse héritière sont de plus en plus chaotiques. Aussitôt informée de ma consommation de haschisch, je me fais débarquer du château comme un malpropre.
Touché dans mon orgueil, cette souffrance est pour moi un cadeau, je faisais des envieux, la pression était trop forte, j’y laissais ma santé.
Toujours le même scénario dans mes séparations. I’m going home. Je reviens chez maman avec ma belle bagnole, la 605 Peugeot toute neuve, mon patrimoine et mes revenus qui n’ont pas bougés.
Je redécouvre la chambre de mon enfance, j’ai l’immense bonheur de retrouver mon lit, sans personne dedans.
Après quatre ans de collaboration dans ma prison dorée et une vie de merde, une page se tourne.
Introverti, égocentrique, j’ai les symptômes et le profil du pervers narcissique mais comme je suis pourvu d’empathie, contrairement à lui, c’est moi qui trinque.
Tout compte fait, j’aime mieux ça que l’usine.
Et dire que je suis de la génération qui, en 50 ans, a tout bousillé sur Terre.

Gilles Bayet

 

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