S.Fuma: "La réparation de l'esclavage ne devra pas être financière mais morale"

Zinfos974 : Trouvez-vous légitime le combat mené par certaines associations réclamant une réparation financière des descendants d'esclaves ?
Sudel Fuma : On matérialise déjà en ce moment avec le 350e anniversaire du peuplement de l'île, on matérialise déjà ! Tout simplement en redonnant aux Réunionnais leur vraie histoire. La réparation matérielle, financière, elle est pour moi secondaire dans le sens où on ne pourra jamais indemniser individuellement tous les descendants d'esclaves. Je pense que c'est aussi une atteinte, et je parle à titre individuel, à ma dignité d'homme : Sudel Fuma. Dans le sens où on ne rachètera jamais les souffrances de mes ancêtres. Et donc au niveau de l'Etat, la réparation doit se faire mais d'une autre manière : au niveau de l'éducation populaire. Il s'agit de mettre l'accent sur la connaissance, l'instruction, la culture. Elle doit se faire au niveau de l'Etat mais aussi à notre niveau. Moi, je me sens une responsabilité, celle de Réunionnais, de citoyen, de descendant d'esclaves. Il s'agit de participer à la réparation du mal qui a été fait par d'autres. Comment ? En rappelant que nous n'avons pas oublié nos ancêtres, en écrivant leur histoire, en réhabilitant ce passé. C'est donc une réparation morale. Je prends en exemple l'Histoire générale de l'Afrique : parce que c'étaient des esclaves, on estimait que seule l'Histoire coloniale était importante...
Pensez-vous que ce genre de démarche qui vise à réclamer des millions d'euros n'est pas finalement contre productive pour la cause que ces associations défendent ?
Non, à la limite, je ne condamne pas le CRAN en particulier ou d'autres associations. Surtout pas. Au contraire, je crois que les demandes de réparation qu'ils font se comprennent car il y a eu les souffrances, les frustrations. Je dis aussi que leur action participe à la sensibilisation.
La réponse du chef de l'Etat vous a-t-elle satisfaite ?
Non. J'étais un petit peu gêné aux entournures quand le Président de la République a dit : 'Il faut réconcilier toutes les mémoires'. Il a peut-être été mal conseillé. Le problème c'est qu'on ne peut pas réconcilier toutes les mémoires. Ca voudrait dire par extension qu'on pourrait réconcilier Hitler et les résistants, c'est la même chose pour l'esclavagiste et l'esclave. Donc là, au niveau du vocabulaire, il y a eu une énorme faute. Maintenant, ça ne veut pas dire que les descendants d'esclaves et de maîtres ne doivent pas se réconcilier, bien au contraire. Mais cette question ne se pose pas ici car on est tous descendants d'esclaves et d'esclavagistes.
Il y a une semaine, le mot race a été supprimé par l'Assemblée nationale dans l'ensemble des textes législatifs. Est-ce une avancée ?
On aurait pu penser que c'est un fait admis par tous les pays. Au Brésil par exemple, il y a un ministère de l'égalité des races comme il y a un ministère de l'immigration en Italie. Et quand on pose la question aux penseurs brésiliens, ils nous disent : 'mais non, ce n'est pas possible, on ne peut pas éliminer la notion de race'. Donc c'est un grand débat au niveau international qui se poursuit. Ailleurs, dans la pensée anglo-saxonne, ils l'acceptent et ils arrivent même à poser des arguments scientifiques en faveur de cette notion. Cela dit, je crois que c'est un faux problème. Il y a eu des adaptations dans l'évolution. Quand vous remontez à 3 millions d'années, vous savez que l'Ethiopie est le berceau de l'humanité. On se dit eh bien voilà, il n'y a qu'un groupe humain et que l'on est issu de la même veine. Il y a eu une dispersion, des adaptations. Le plus étonnant, quand je discute avec mes amis brésiliens, c'est que ce terme est accepté, voire même revendiqué par ceux qui ont été finalement parmi les plus opprimés. Ils me disent : 'comment ? tu veux m'enlever mon identité. Nous sommes de race noire', et c'est une fierté affichée.


