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"Sans l’artisanat, la vie quotidienne s’arrête" : pourquoi l'économie réunionnaise est sous tension

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le lundi 26 janvier 2026 à 09H33
Crédit photo : LHT

Inflation persistante, fragilité politique, tensions internationales et recul de l’apprentissage, lors de ses vœux à la presse ce vendredi 23 janvier, la Chambre de métiers et de l’artisanat de La Réunion a dressé le portrait d’une économie locale sous tension. Si l’artisanat résiste encore, la mécanique se grippe. Et derrière les chiffres, c’est la question de la relève qui inquiète le plus son président, Bernard Picardo.

L’année avait commencé sous le fracas du vent et de la pluie. Un cyclone, Garance, venu rappeler avec brutalité la vulnérabilité structurelle de l’économie réunionnaise, a frappé l’Est et le Nord de l’île avec ardeur. Déjà fragilisé, le tissu artisanal a encaissé un choc de plus. "Nous avons entamé 2025 dans un contexte particulièrement éprouvant", a résumé le président de la Chambre de métiers et de l’artisanat de La Réunion (CMAR), Bernard Picardo, lors de ses vœux adressé à la presse, ce vendredi 23 janvier. Une phrase simple, presque administrative, pour dire une réalité autrement plus rugueuse.

Mauvaises conjonctures

Car derrière la catastrophe naturelle se cache une crise plus profonde, plus durable. Inflation élevée, pouvoir d’achat en berne, ralentissement de secteurs clés comme le bâtiment, l’année 2025 aura bien laissé des traces tenaces. Si certaines filières ont tenu, d’autres ont vacillé dangereusement. Et les perspectives pour 2026 demeurent floues, suspendues à une conjoncture nationale et internationale instable.

Dans ce paysage brouillé, l’artisanat reste pourtant un pilier. Près de 30.000 familles à La Réunion, pour autant d'entreprises, en dépendent directement. Boulangers, plombiers, artisans du bâtiment, chauffeurs, métiers d’art... un maillage de proximité sans lequel la vie quotidienne s’enraye. La crise sanitaire l’avait déjà démontré. Les tensions actuelles le confirment.

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Le paradoxe est tel que le nombre d’entreprises continue de progresser, signe d’un dynamisme réel, mais fragile. Les délais administratifs, notamment autour des immatriculations via l’Inpi (Institut national de propriété industrielle), freinent l’élan. Et surtout, la baisse du chômage, bien que réelle, reste insuffisante. À 16–17 %, il demeure deux fois plus élevé qu’en métropole (7%). Un écart qui nourrit les inégalités et mine la cohésion sociale.

À ces fragilités structurelles s’ajoutent les secousses politiques. L’incertitude autour des lois de finances. "Nous espérons vivement que cette loi verra le jour, souffle le patron de la CMAR, car elle permettrait d’éviter que, chaque année, à l’occasion du projet de loi de finances ou du projet de loi de financement de la sécurité sociale, nous ayons à nous mobiliser, à nous inquiéter." En clair, à monter au créneau. "Nos entreprises ont besoin de visibilité pour investir et embaucher", insiste la direction de la CMAR. Or cette visibilité fait défaut. La promesse d’une loi de programmation pour sécuriser les dispositifs ultramarins reste, à ce stade, en suspens.

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Il y a aussi le recours répété au 49.3, les débats annuels sur l'exonération de cotisations patronales pour les entreprises implantées en zone ultramarine comme la LODEOM - plus de 350 millions d’euros en jeu - entretiennent un climat d’instabilité. "Heureusement, nous avons su faire preuve de solidarité, appuie le président Picardo. Le monde économique et le monde politique se sont mobilisés ensemble pour faire en sorte que ces dispositifs soient maintenus, afin qu’à La Réunion, mais aussi dans l’ensemble des Outre-mer, nous puissions continuer à préserver les emplois existants et à en créer de nouveaux." Et heureusement (et normalement), pour 2026, il n’y aura pas de rabot supplémentaire sur ce dispositif.

L'apprentissage en berne

Mais c’est peut-être sur le terrain de l’apprentissage que l’alerte est la plus forte. Les chiffres de 2025 ne sont pas très bons, pour ne pas dire mauvais. À La Réunion comme ailleurs, les centres de formation enregistrent une baisse des effectifs. Un signal faible devenu signal d’alarme. Car l’apprentissage n’est pas qu’un outil d’insertion, il est la fabrique des compétences futures, le vivier des salariés et des chefs d’entreprise de demain.

Le cap symbolique du million d’apprentis, frôlé au niveau national, appartient déjà au passé. La dynamique s’essouffle, alors même que les besoins explosent, notamment dans l’artisanat. Vieillissement des chefs d’entreprise, difficultés de recrutement, mutations des métiers, sans relève formée, c’est toute une chaîne économique qui menace de se rompre. "C’est un sujet fondamental, car l’apprentissage, c’est la préparation des compétences de demain. C’est le futur salarié, le futur collaborateur, parfois le futur chef d’entreprise."

Crise de vocations ? Désintérêt ? Complexité ? Manque d'attractivité ? Les raisons de cette fuite en avant sont multiples. "Or nos entreprises ont besoin de préparer la relève, que ce soit par la formation initiale, la formation continue ou la reconversion professionnelle. De plus en plus de personnes souhaitent changer de métier, se reconvertir. Nous travaillons activement sur ces sujets avec l’ensemble du réseau des Chambres de métiers."

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La CMA tente de contenir la vague. Accompagnement des entreprises, formation initiale et continue, reconversion professionnelle, transitions numérique et écologique... les chantiers sont nombreux. La facture électronique, attendue en 2026, cristallise les inquiétudes des très petites entreprises, souvent dépourvues de services comptables. Là encore, l’enjeu est moins technique que social, mais il s'agit néanmoins de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Besoin de "stabilité"

Dans ce contexte contraint, la Chambre de métiers engage sa propre transformation, à travers le programme Cap 27 (Certificat d'aptitude professionnel qui permet de s'inscrire à un examen), tout en faisant face à des ressources financières sous pression. Aussi, plus de 90 % des entreprises se disent satisfaites des services rendus, mais l’équation devient chaque année plus difficile à résoudre.

À l’horizon 2026, le mot qui revient n’est ni "croissance" ni "reprise", mais "stabilité". Redonner confiance, sécuriser les dispositifs, relancer l’apprentissage, c'est en quelque sorte le triptyque esquissé. Reste à savoir si les choix politiques suivront. Car sans artisans formés aujourd’hui, il n’y aura plus de savoir-faire demain. "Sans l’artisanat, la vie quotidienne s’arrête, alerte Bernard Picardo. C’est pourquoi les pouvoirs publics doivent pleinement reconnaître la place centrale de l’artisanat sur nos territoires, et tout particulièrement en Outre-mer." Et sur une île où l’économie repose d’abord sur les femmes et les hommes du quotidien, le risque n’est pas théorique. Il est bel et bien déjà là.

Etiquettes : Artisanat | Bernad Picardo | CMAR

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