Préférence régionale à l'embauche: Mais au fond, c'est quoi être Réunionnais ?

Si je prends mon exemple, je suis un "zorey", j'habite à la Réunion depuis plus de sept ans. Je vis, je dors, je mange réunionnais, mais pour autant est-ce que je suis Réunionnais ? Difficile question ! Pour certain, ce sera non, pour d'autres ce sera oui… La mission confiée à Patrick Lebreton portant sur la régionalisation de l'emploi dans les DOM s'annonce délicate. La notion d'appartenance ou d'origine parait compliquée à définir. Il n'y a qu'à se pencher sur l'Histoire de la Réunion où le brassage des cultures et des populations a fait la richesse de notre île. "Difficile de dire qui est Réunionnais dans la mesure où l'île était déserte au départ. Cela pose problème à ceux qui sont à la recherche de leur identité. Il y a 300 ans, ce sont les métropolitains qui se sont installés ici et sont devenus les créoles d'aujourd'hui", explique l'historien Olivier Fontaine.
"Si on pouvait revenir en arrière et prendre une photo de la population à un instant T au cours des différents siècles, nous n'aurions pas les mêmes résultats (…). A chaque siècle, la Réunion a connu une vague d'immigration différente. Un grand mix qui a fait le visage de la Réunion aujourd'hui. Mais alors pourquoi fermer la porte aujourd'hui ?", s'interroge-t-il. Une réflexion poussée par les dérives entrainées par le débat sur la préférence régionale à l'embauche. Cible privilégiée depuis quelques mois, les métropolitains qui viennent "prendre" le travail des Réunionnais. "Le syndrome de la goyave de France, qui serait meilleure que la nôtre, est encore d’actualité. Dans certains secteurs, les zoreys sont encore préférés aux créoles. Il y a une petite révolution culturelle à accomplir sur ce sujet. Mais ça ne se décrète pas. Il faut que tout le monde participe", avait expliqué Patrick Lebreton dans les colonnes du Jir le 6 mai dernier. Comme exemple concret, il n'y a qu'à prendre le cas de Mireille Ruis qui devait prendre la tête de l'Agorah pour, au final, ne jamais poser ses valises dans notre île, n'étant pas réunionnaise.
"Discours proche des périodes les plus sombres de l'Histoire"
Cette dérive ne s'arrête pas seulement aux "zoreys" et touche également, depuis quelques années, les Mahorais ou les Comoriens. "La xénophobie se manifeste également contre les Mahorais qui viennent "voler" le travail (…). A chaque période d'immigration, il y a toujours eu un repli face à l'étranger par ceux qui se définissaient comme réunionnais (…). Il n'y a rien de nouveau sous le soleil et les mentalités n'ont pas beaucoup évolué", ajoute Olivier Fontaine.
Et l'historien va plus loin dans sa démarche. "Qu'est ce que l'on va faire ? Une grille sélective pour dire qui rentre ou ne rentre pas à la Réunion. Quelle est la logique ? C'est un sujet dangereux. La Réunion est un département français (…). Imaginez la démarche inverse. Les associations monteraient au créneau si en métropole on expliquait qu'il n'y avait pas de travail pour ceux qui viennent des DOM. Par contre dans l'autre sens ça ne choque pas (…)", poursuit-il, regrettant qu'aujourd'hui "certains élus" aient un "discours proche des périodes les plus sombres de l'Histoire".
"Dans 100 ans, les métropolitains installés ici seront une nouvelle fois les créoles de demain", assure-t-il. Bis repetita. Pour lui, difficile de définir le Réunionnais, tant le brassage de population et l'absence de peuplement de l'île au départ, fait de nous tous des immigrés venus s'installer à un moment donné.
A défaut d'être une solution, un problème ?
Autre point de vue, autre personnalité de la société civile. Pour Erik Murin, président du CRAN à la Réunion, la régionalisation de l'emploi, à défaut d'être une solution, se transforme aujourd'hui en problème. "On entre dans des complications impossibles", explique-t-il. "Ce débat devait avant tout résoudre un problème économique et ne devait pas devenir un débat passionné. On est parti d'une solution au plus haut niveau de l'Etat, rendre les Réunionnais plus facilement employables à la Réunion. Au final on en fait un problème", ajoute-t-il. Mais Erik Murin y va tout de même de sa petite définition du Réunionnais. "Un métropolitain, un Chinois ou encore un Malgache qui a des intérêts affectifs, moraux et matériels peut être Réunionnais, au-delà de ça il ne l'est pas (…). Etre Réunionnais c'est avoir une existence à la Réunion", souligne-t-il. Au moins ça a le mérite d'être clair.
Dans sa définition, Erick Murin est rejoint par Pierre Gauvin, professeur des écoles et enseignant en créole. "Etre Réunionnais se traduit par un sentiment d'appartenance, sa culture et sa façon de vivre", explique-t-il. Pour cet enseignant, cette volonté de mettre en avant la préférence régionale existe ailleurs que dans les DOM et est déjà appliquée dans certaines régions françaises. Pierre Gauvin revient sur une expérience personnelle, vécue en métropole lorsqu'il faisait ses études. "J'étais parti étudier à Poitiers. J'ai voulu poursuivre mes études en STAPS mais il m'a fallu une dérogation car je n'étais pas du coin. Comme j'étais athlète de haut niveau j'ai pu être intégré", précise-t-il. Comme d'autre, Pierre Gauvin milite pour le recrutement local à compétence égale. "Le débat est d'actualité et important. Aujourd'hui c'est la crise, les emplois sont rares à la Réunion. A diplôme égal et compétences égales il faut prendre les Réunionnais", avance-t-il. "Mais on n'interdit pas aux métropolitains de venir", rassure-t-il.
Le Réunionnais sous l'aspect identitaire et administratif
Mais qu'en pense un sociologue ? Laurent Médéa, titulaire d'un doctorat de sociologie culturelle et auteur notamment d'un ouvrage intitulé "Kaf études pluridisciplinaires", avance deux définitions, le Réunionnais au niveau identitaire et celui au niveau administratif. "Sur l'aspect identitaire, un Réunionnais est une personne dont le droit des aïeux remonte à au moins trois générations, qui participent et pensent créole. C'est un attachement lié aux ancêtres par leur mort", analyse-t-il. L'exemple concret est le 1er novembre à la Réunion. "Ce jour, chaque Réunionnais va sur la tombe de ses ancêtres. C'est un lien direct avec l'ancestralité, l'histoire, la culture et l'identité", explique-t-il. En dehors de l'aspect identitaire, il y a également l'aspect administratif ou juridique. "Jus soli ou droit du sol", lâche-t-il. Habiter ou naître à la Réunion même si "on ne parle pas créole", précise Laurent Médéa.
Sur la forme, plusieurs définitions s'offrent à nous pour déterminer qui est Réunionnais ou ne l'est pas. L'aspect identitaire ou l'aspect administratif peuvent être utilisés. Chacun peut se faire sa propre idée. Sur le fond, le débat sur la préférence régionale à l'embauche ne cadre pas avec la constitution française. Si les collectivités d'outre-mer (Saint-Pierre-et-Miquelon, les îles Wallis et Futuna, la Polynésie française, Saint-Barthélemy, Saint-Martin) peuvent pratiquer cette préférence selon l'article 74 de la constitution, pour beaucoup de personnes, le principe de préférence régionale s'apparente à un principe de préférence nationale pas toujours bien vu et souvent défendu par des partis "extrémistes".
En attendant, Patrick Lebreton a jusqu'au 2 septembre pour rendre son rapport de mission. Arrivera-t-il à définir selon la loi qui est Réunionnais ou ne l'est pas ?


