Paul Vergès, un homme qui aura marqué l'Histoire de la Réunion

Au commencement...
Tout a démarré loin d'ici, il y a 91 ans, à Oubône, en Thaïlande, où Paul Vergès vient au monde.
En effet, contrairement à ce que croient de très nombreux Réunionnais, Paul Emile Marie Just Vergès n’est pas né à la Réunion mais officiellement dans le royaume du Siam, la Thaïlande actuelle, le 5 mars 1925, à 6 heures du matin, à l'Hôtel Consulaire où réside son père Raymond Vergès, consul de France.
Enfin, ça c’est la version officielle. L'acte d'état civil mentionne "second jumeau". La naissance de Paul aurait été, précise le document officiel, précédée de celle de Jacques. Or ce 5 mars, il n’y a eu qu’une seule naissance à l'Hôtel Consulaire. Paul et Jacques ne sont pas jumeaux. Paul serait en fait né le 20 avril 1924, soit un an plus tôt, non au Siam comme son frère mais au Laos. Raymond Vergès a profité de sa position de consul pour réaliser un "vrai-faux" état civil, afin de cacher une relation adultère avec Pham Thi Khang, alors que sa première épouse Jeanne-Marie Daniel, avec qui il avait déjà deux enfants, était encore vivante. Mais du fait de ce "vrai-faux" document, l'histoire des Vergès, père et fils, bascule.
Pour Raymond d'abord, car ce document qui est un faux en écriture publique, provoque la fin de sa carrière consulaire et son retour à la Réunion où il s'installe définitivement.
Pour Jacques et Paul, car ils sont, avec leur mère, également du voyage, et découvrent la Réunion, l'île natale de leur époux et père. Une ile que Paul, comme son père Raymond, ne quittera plus, et qu’il fera sienne jusqu'à son dernier souffle.
Dans cette île coloniale, où leur père s'installe et intègre le cercle des notables, puis celui plus étroit encore des dirigeants de la colonie jusqu' à occuper l'important poste de Directeur de la Santé, Paul et son frère Jacques mènent une vie d'enfants aisés et privilégiés.
Et c'est alors qu’ils sont lycéens au lycée Leconte de Lisle, établissement qu'ils fréquentent comme les autres jeunes gens de leur milieu, que Paul et son frère Jacques, comme une petite minorité de Réunionnais, décident de s'engager en 1942 dans les Forces Françaises libres pour combattre l'Allemagne nazie. A 18 ans, Paul est fait lieutenant. La guerre terminée, il démissionne de l'armée, choisissant de rentrer à la Réunion.
Paul Vergès était de cette race de dirigeants politiques qui pensent que rien, absolument rien, ne peut et ne doit leur résister.
En attendant que l'Histoire fasse son œuvre et au moment où Paul Vergès vient de nous quitter, il nous faut revenir sur sa vie, d'une longévité publique sans pareille.
Au faîte de cette toute puissance, sans verser dans une psychologie de comptoir, il y a sans doute ce qui s'est noué à sa naissance, une sorte de pêché originel qui le marquera toute sa vie. Laquelle vie, si elle a connu des moments de gloire, a aussi été marquée par de nombreuses déconvenues et quelques tragédies.
Passons en revue quelques-uns de ces événements qui méritent d'être rappelés.
L'assassinat d'Alexis de Villeneuve
Le deuxième événement se joue au cœur du Saint-Denis politique, il y a soixante dix ans. Le jeune Paul a 21 ans.
Nous sommes en 1946, Paul retrouve La Réunion et son père qui a entamé désormais une carrière politique.
La colonie, que Paul a quittée en 1942, est devenue depuis quelques mois département français. Quant à son père, Raymond, il occupe depuis la Libération une place prépondérante sur la scène politique. Président du CRADS, inscrit au Parti Communiste Français, franc-maçon notoire, Raymond Vergès est candidat à sa propre succession comme député de la première circonscription. Mais sa réélection est menacée par un autre ténor de la vie politique, le leader du MRP, Alexis de Villeneuve. De Villeneuve, dont tous les observateurs sont convaincus qu'il va remporter les législatives.
C'est dans ce contexte électoral électrique que les destins des Vergès, père et fils, et l'Histoire de la Réunion, basculent à nouveau.
Nous sommes le 11 mai 1946. Le jeune Paul Vergès demande à rencontrer le numéro deux de l'administration coloniale, le secrétaire général Rivière, faute de pouvoir rencontrer le gouverneur Capagorry absent. Notons que bien que la Réunion soit devenue département français, en attendant l'arrivée du premier préfet, les administrateurs en place continuent d'occuper leurs fonctions respectives.
Paul Vergès vient demander au secrétaire général Rivière, "d'user de toute son influence pour "torpiller" par tous les moyens les adversaires du docteur [car] l'opposition à [sa] candidature devient très vive et que la réélection de ce dernier risque de ne pas être assurée". Le "docteur", chacun l'aura compris, c'est bien évidemment son père Raymond. Quant à cette citation, où le mot "torpiller" est entre guillemets, elle est du gouverneur Capagorry dans la lettre qu'il a jugé utile d'adresser aux autorités gouvernementales, une fois mis au courant de la démarche du jeune Paul Vergès par son secrétaire général .
Cette lettre, c'est un chercheur de l'université de la Réunion, Frédéric Payet, qui l'a exhumée dans son ouvrage "Le Général de Gaulle et La Réunion" paru en 2006 chez Azalées Editions. Phrase que j’avais déjà mise en exergue dans un article du 16 janvier 2009, intitulé "[Il y a 63 ans, en mai 1946, Paul Vergès...]urlblank:http://www.zinfos974.com/Il-y-a-63-ans-en-mai-1946-Paul-Verges_a3046.html "
Quatorze jours après cette demande de Paul Vergès au numéro deux de l'administration, de "torpiller par tous les moyens les adversaires de son père", Alexis de Villeneuve était assassiné sur la place de la Cathédrale à Saint-Denis. Il avait 40 ans.
La suite est maintenant connue après avoir longtemps été totalement taboue : l'arrestation de Paul Vergès, sa condamnation par la Cour d'assises de Lyon, et surtout son amnistie dont la conséquence sera qu’il sera interdit ne serait-ce que d’évoquer cet assassinat et cette condamnation. Il faudra attendre un arrêt récent de la Cour de Cassation pour venir fixer les conditions dans lesquelles l'assassinat d'Alexis de Villeneuve peut être évoqué, à savoir "que dans un cadre historique". Toute allusion polémique, au travers de tracts par exemple, dans le cadre d’une campagne électorale, a continué à faire l’objet de poursuites de la part de Paul Vergès… et de condamnations.
Maintenant que Paul Vergès est disparu, vous allez voir de soi-disant historiens de tous bords sortir des livres relatant les conditions de cet assassinat et la condamnation de Paul Vergès. Aucun n’a osé le faire de son vivant. C’est dire leur courage. Nous n’avons été que trois à avoir osé l’écrire : Jean-Claude Vallée à la fin des années 70 dans son journal qui s’appelait "974", ce qui lui valut d’ailleurs un procès. Moi même dans le Quotidien, peu de temps après, au travers de deux pages où j’avais relaté tous les faits sans que je sois poursuivi. Et Jacques Tillier enfin, à de très nombreuses reprises dans ses éditos, en étant poursuivi à chaque fois. Lequel jacques Tillier a également lancé une souscription pour la réalisation d’un buste en bronze d’Alexis de Villeneuve, lequel trône sur la place de la Cathédrale, non loin de là où l’homme politique était tombé sous les balles de Paul Vergès, devant une foule médusée.
La disparition de Laurent, le dauphin programmé
Le troisième événement se joue sur la Route du Littoral, il y a 28 ans. Paul Vergès perd Laurent, son dauphin.
Le 7 octobre 1988, au lendemain d'une nuit blanche au cours de laquelle il avait participé aux côtés de son père et de deux autres dirigeants du PCR aux ultimes et décisives négociations qui allaient sceller l'union entre les communistes et Eric Boyer pour l'élection de ce dernier à la présidence du Conseil général, Laurent Vergès est grièvement blessé sur la route du Littoral. Il décèdera 5 jours plus tard, le 12 octobre, à l'hôpital de Saint-Pierre. Il avait 33 ans.
Laurent est le troisième enfant d'une famille qui en compte quatre. Ses sœurs ainées, Claude et Françoise, et son cadet Pierre. Après une inscription au Centre universitaire de La Réunion, très vite abandonnée, Laurent Vergès quitte La Réunion pour être recruté au quotidien du Parti communiste français, L'Humanité. Il devient donc journaliste, comme avant lui son père et sa mère.
A son retour à La Réunion en 1980, il rejoint Laurence, sa mère, à la rédaction de Témoignages. Il devient de fait le dirigeant de Témoignages et intègre dans le même temps les plus hautes instances du PCR. Autant d'étapes d'un itinéraire où rien n’est dû au hasard, depuis son militantisme dans la cellule communiste de Saint-Denis, son embauche au journal l'Humanité, ses activités à l'international, son retour pour prendre la direction de Témoignages... Il s'agit au contraire du déroulement d'un processus construit et balisé par son père, dans le cadre d’une formation en vue d’en faire le futur chef du PCR.
Paul Vergès, le leader du Parti, et l'appareil du PCR, ont décidé de faire de Laurent leur futur dirigeant. Dès lors, tout s'enchaine étape après étape. C'est en 1983 la désignation de Laurent Vergès pour croiser le fer avec le leader de la Droite locale, Jean-Paul Virapoullé, aux élections municipales. Un scrutin remporté par seulement 47 petites voix par Virapoullé, mais qui est annulé l'année suivante, pour être perdu, une seconde fois par Laurent Vergès à nouveau candidat. Mais ce qui importe ce n'est pas le résultat, c'est le mythe du jeune chef qui prend corps. En 1983 toujours, Laurent Vergès est élu à la vice-présidence du Conseil régional aux côtés de Pierre Lagourgue. En 1987, suppléant de Paul Vergès, il devient député quand ce dernier se retire à son profit. Enfin, le 5 juin 1988, il est réélu député, avec le Docteur Alexis Pota comme suppléant.
Le dauphin est en place. Mais cette construction planifiée se brise sur la route en Corniche. Elle laisse Paul et Laurence Vergès anéantis sur le plan familial. Et sur le plan public, le Secrétaire général du PCR et l'appareil communiste totalement désorientés.
De contestations en dissidences, jusqu'à l'implosion du PCR
Fondateur et leader du Parti Communiste Réunionnais, servi par une culture politique incontestable, une intelligence remarquable et un stalinisme à toute épreuve, s'il y a bien un espace où Paul Vergès n'entendait pas être discuté, et encore moins critiqué, c'est au sein du Parti fondé par son père, qu'il a dirigé et incarné.
Appelée autre fois "centralisme démocratique", la seule ligne admise était la sienne. Quant à ceux qui osaient, ne serait-ce que la questionner, la sanction était immédiate. Marginalisés ou poussés vers la sortie. Nombreux sont les communistes, connus et moins connus, qui, au fil du temps, ont été laissés sur le bord du chemin. Culpabilisés le plus souvent, ils se sont faits discrets.
Plus rares, beaucoup plus rares, sont ceux qui publiquement se sont opposés à Paul Vergès. Et encore plus rares sont ceux qui ont osé l’affronter, et avec lui leur ancien parti, contestant les analyses, les stratégies comme les pratiques et les alliances mises en œuvre. Avant la disparition de Laurent Vergès, Jean-Baptiste Ponama, numéro deux du PCR, a été un de ceux là, allant jusqu'à le défier et le faire battre aux élections législatives de mars 1978.
Mais ces oppositions sont restées marginales et il faut chercher ailleurs les raisons de l’implosion du PCR. La disparition de Laurent Vergès, le dauphin programmé, a été nettement plus déterminante, tout comme des événements internationaux comme la chute du Mur de Berlin. On peut aussi rajouter dans les explications de cet effondrement la mise en avant de Pierre Vergès comme futur leader pour se substituer à son frère disparu. La mise sur orbite d'un dauphin non programmé, non préparé, avec un caractère très différent de celui de son frère et un poste sans doute non voulu par l'intéressé… Tout au moins au début. On prend vite goût aux ors de la République...
Qui se souvient qu'au lendemain de la disparition de Laurent Vergès s’est jouée une autre dissidence avec le refus du Docteur Alexis Pota de démissionner de son mandat de député comme l'exigeaient les dirigeants du PCR ?
De dissidences en contestations, d'autres cassures vont suivre. Le coup de grâce est sans doute porté par Huguette Bello et plusieurs autres de ses camarades, qui vont créer leur propre parti, le PLR. Mais la plus symbolique, et sans doute la plus chargée d'affects est celle de Claude Hoareau et de son fils Fabrice.
Claude Hoareau, le fils d'André, l'intime de Raymond Vergès, le frère de Roger, longtemps trésorier du PCR, chassé d'un parti dont, lycéen en 1959, il a sans doute été le plus jeune membre fondateur alors présent au Congrès constitutif.
Epilogue
D'autres événements auraient pu être retenus dans cette présentation : Paul Vergès opposant de Michel Debré, Paul Vergès responsable à l'Ecole des Cadres coloniaux du PCF, Paul Vergès et son marronnage, Paul Vergès et sa déification, Paul Vergès et son combat pour l'Autonomie... Nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir, mais ils nous sont apparus comme de moindre importance par rapport aux quatre événements que nous avons retenus.
Mais en attendant que l'Histoire se penche sur Paul Vergès, sa vie, ses légendes, ses mythes, ses engagements, ses héritages, lui qui a détenu, au cours de sa longue carrière, tous les mandats électoraux prévus par la Constitution, deux choses méritent d'être soulignées.
La première, qu’on le veuille ou non, c'est que l'Histoire de La Réunion est complètement imbriquée avec celle de Paul Vergès.
La seconde, ce qui n'est pas un mince exploit, c'est qu'il a construit lui-même, de son vivant, sa propre légende.



