"On venait chercher des solutions" : comment le premier rhum corse a été récompensé grâce à un savoir-faire de La Réunion

Longtemps regardée comme une curiosité, la première distillerie de rhum corse, confectionné avec de la canne à sucre venue de La Réunion, est repartie du Mondial du Rhum avec le Grand Prix de l'innovation. Mais le véritable trophée se trouvait dans les échanges avec les producteurs réunionnais, martiniquais ou guadeloupéens, qui ont choisi de transmettre leur savoir-faire plutôt que de défendre leur territoire. Explications.
Il y a trois ans, tout juste, quelques plants de canne à sucre quittaient discrètement La Réunion pour rejoindre la Corse. Au cœur de l’île de Beauté, une famille de viticulteurs a décidé de bousculer les évidences en lançant un rhum 100% corse, une première sur le continent, dont la matière première - la canne à sucre - issue des terres volcaniques de La Réunion - tapisse les grandes plaines de l’est.
Long voyage
Un long voyage et cette idée qu'une plante intimement liée aux paysages réunionnais puisse, un jour, s'enraciner sur les coteaux méditerranéens avait tout de l'expérience agricole. Presque de l'incongruité. Nous sommes allés sur place déjà il y a quelques mois.
Depuis, les cannes ont poussé. Les premières récoltes ont eu lieu. Les premières bouteilles aussi. Et, avec elles, une question que les fondateurs de la jeune distillerie corse entendaient partout. Peut-on vraiment faire du rhum en Corse ?
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Mais c'est sans doute pour y répondre définitivement qu'ils ont pris la direction du Mondial du Rhum le mois dernier. Non pas pour convaincre le grand public, mais ceux qui savent ce que cache une canne avant même d'être distillée.
Dans les allées du salon, les noms qui comptent viennent des territoires où le rhum est une mémoire, autant qu'une production. La Réunion. La Martinique. La Guadeloupe. La Guyane. Des maisons parfois centenaires, des familles qui parlent fermentation comme d'autres parlent de vendanges.
Les Corses, eux, arrivent avec trois années d'existence et quelques hectares de canne. "On voulait surtout rencontrer des professionnels, voir comment notre rhum était perçu. À la base, nous n'avions même pas prévu d'avoir un stand", concède Antoine Lavergne-Vincentelli, à l’origine du projet du côté d'Aléria, dans les grandes plaine corses, à l'est de l'île de Beauté.
Le scénario qu'ils avaient imaginé ne durera pas longtemps. Très vite, l'association Éco-Rhum, qui fédère plusieurs petites distilleries indépendantes, leur ouvre ses portes. On leur prête un espace. On les invite à participer à des échanges techniques, à une masterclass, à présenter leurs bouteilles aux visiteurs.
"Les premiers à faire ça"
L'accueil surprend. "On est les premiers à faire ça en Méditerranée. Ils nous ont vraiment accompagnés tout au long de cette aventure", souffle le jeune viticulteur du domaine de Padulone.
Parmi les rencontres qui marquent le plus les jeunes producteurs figurent celles avec les professionnels réunionnais. Le symbole est fort. Car avant même que les "hommes" (et le femmes) ne se rencontrent, les cannes, elles, avaient déjà fait le voyage.
Les premiers plants cultivés en Corse provenaient de La Réunion. Une filiation discrète mais revendiquée, qui donne aujourd'hui une saveur particulière à ces échanges. "Ça fait toujours plaisir de rencontrer des professionnels qui viennent de La Réunion."
Les conversations ne ressemblent pas à des négociations commerciales. Elles tiennent davantage du compagnonnage. On parle donc de variétés de canne, fermentation, rendement, climat, levures, vieillissement. On compare les sols sans les opposer. On échange des astuces plutôt que des secrets.
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"Ils nous ont donné énormément de conseils, assure le jeune corse. On venait chercher des solutions à nos problèmes de production, des idées pour faire un meilleur rhum."
Dans un secteur où les savoir-faire sont souvent jalousement entretenus, cette disponibilité étonne les nouveaux venus. Peut-être parce que personne ne les considère comme des concurrents. "Huit hectares, ce n'est pas beaucoup, sourit le jeune distillateur. Certains producteurs existent depuis trois cents ans. Nous, on a trois ans. On ne veut pas faire pareil qu'eux. On veut faire notre propre rhum méditerranéen."
Pas "d'imitation"
Ca en dit long... Les producteurs ultramarins ne voient pas arriver un imitateur. Loin de là. Ils observent la naissance d'un nouveau terroir. Le Grand Prix de l'innovation, décerné à la jeune distillerie lors du Mondial, vient d'ailleurs saluer cette singularité davantage que ses volumes de production.
"C'est une joie, mais surtout un honneur. Aujourd'hui, la Corse est reconnue comme un territoire capable de produire de la canne à sucre et du rhum."
Extension
Le rhum produit en Corse devient alors un objet hybride, presque politique. Il est distillé sur l’île, vieilli sous son climat méditerranéen, mais nourri d’une plante tropicale venue à l’origine d’un autre front climatique. "Ce n’est pas un renoncement au terroir corse, insiste le fils, Antoine, 25 ans. C’est une extension de celui-ci." Et certainement aussi une manière de dire que les îles doivent désormais penser ensemble.
La suite s'écrira encore dans les Outre-mer. Le jeune producteur prévoit déjà de partir dans d'autres territoires ultra-marins pour observer d'autres méthodes culturales et continuer d'apprendre auprès de ceux qui cultivent la canne depuis bien plus longtemps que lui.
Une histoire ficelée, loin d'être alambiquée...


