Lotissement Eden Rock à La Possession : péril en la demeure sous la villa fantôme

Depuis 2018, le chantier à l'abandon du lotissement Eden Rock à la Ravine à Malheur ne défigure pas seulement le paysage. L'une de ses dix villas inachevées fait redouter le pire aux occupants d'une maison située juste en contrebas. Etat des lieux...
Ceux qui empruntent la route sinueuse de la Ravine à Malheur au-delà de 240 mètres d'altitude ont forcément remarqué la présence de cette colossale bâtisse inachevée à flanc de montagne, le long du CD41. Depuis plusieurs années, ce monstre de béton et de parpaings ouvert à tous les vents trône à l'extrémité du lotissement Eden Rock qui comprend une dizaine de villas en Vente en l'Etat Futur d'Achèvement (VEFA) dont le chantier est à l'abandon.
La liste des nuisances du lotissement fantôme est longue. Il ne gâche pas seulement la vue de quelques riverains du lotissement contigu des Chokas Bleus. Il pollue la vie de certains quand les marteaux-piqueurs se mettent à vibrer et qu'une belle couche de poussière recouvre jardins et piscines. Certains encore héritent de fissures qui lézardent leur propriété.

Ce chantier sans fin pourrit aussi la vie des futurs acquéreurs en VEFA dénichés par la SCCV que pilote un certain Jean-Pierre Lallemand, responsable associatif, syndicaliste et businessman qui a déjà fait couler beaucoup d'encre. Eux sont passés à la caisse mais ils ne sont pas prêts de recevoir les clés de leur maison.
Mais le chantier a des répercussions plus sérieuses encore. Raison pour laquelle Zinfos 974 s'est offert un bol d'air dans ce petit coin de paradis que seuls les gazouillis des oiseaux troublaient naguère. Les propriétaires d'une maison des Chokas Bleus sont à bout de souffle. Tout comme leurs locataires, un couple avec trois enfants en bas âge. La petite famille a dû renoncer à utiliser les chambres à portée de parpaings de la villa en bout de lotissement Eden Rock, qui se dresse sous leurs fenêtres.
Un monstre de béton sur pilotis en parpaing
La villa fantôme numéro 10 se dresse sur plus d'une douzaine de mètres de hauteur et à moins de 2,5 mètres de la limite du jardin des voisins. Cette distance non réglementaire figure sur un des constats d'huissier dressé à la demande et aux frais des propriétaires qui vivent eux-mêmes dans l'angoisse un peu plus bas. En prime, la grosse verrue à flanc de rochers se paie le luxe de reposer sur de simples pilotis en parpaing fixés sur un socle de béton à même la roche et sans ferraillage. En partie haute, il est facile à l'oeil nu de constater que les murs de la villa sont déversés et que des joints manquent à l'appel.
La mairie de La Possession a-t-elle accordé un permis de construire à ce chantier resté inachevé depuis son lancement en 2018 ? Pour le savoir, impossible de se référer au panneau réglementaire qui devrait s'afficher à l'entrée du lotissement Eden Rock. Alors, les propriétaires de la maison en péril ont frappé à la porte du service de l'urbanisme. Mais ils se sont heurtés à un mur du silence. “Je me suis déplacée à trois reprises à la mairie de La Possession mais nous n'avons jamais pu accéder au permis de construire. Il m'a été répondu que les archives avaient été déménagées et que les plans étaient dans un conteneur...”, témoigne la propriétaire.
A plusieurs reprises aussi, la dame a contacté l'acquéreur de la villa fantôme, un certain Christophe Rocheland. Celui-ci s'est toujours montré charmant avec elle. Le très diplomate consul honoraire de Namibie pour La Réunion lui a déclaré : “Y a point d'bataille...” Ce proche de Jean-Pierre Lallemand, avec qui il est investi dans des affaires très controversées mêlant de lucratives activités associatives et commerciales, a promis à sa voisine de prolonger son mur de soutènement en moellons. A condition qu'elle en paie la moitié. Le mur a bien été réalisé mais avec du ciment qui s'effrite déjà. Ce qui a eu le don de faire gonfler le mur de protection.

“Ce dossier-là est impeccable...”
Christophe Rocheland a assuré encore qu'il veillerait à ce que les eaux pluviales ne dégringolent plus de sa propriété en surplomb pour se déverser au pied de la maison de location. Des paroles en l'air comme le passage du cyclone Belal l'a démontré au début du mois de janvier 2024. Une vidéo collectée par Zinfos 974 montre une impressionnante cascade d'eau boueuse qui se déverse à l'arrière de la maison de location jusqu'à inonder l'intérieur. Sollicité par les propriétaires, Christophe Rocheland a fait des promesses sans les tenir.
Rebelotte avec le cyclone Garance... Le terrain a été incapable d'absorber les paquets d'eau comme en attestent d'autres images réalisées, il y a un peu plus d'un mois. Interpellé par le locataire sur les risques qu'il faisait courir à sa famille, Christophe Rocheland a balayé ses craintes d'un revers de main. “Il m'a dit : Ne vous inquiétez pas, je vais faire des travaux de drainage. Mais nous n'avons jamais vu d'ouvrier...”, témoigne le locataire.
Las, la propriétaire s'est adressée à la gendarmerie de La Possession pour déposer plainte. “Un gendarme m'a dit qu'il ne pouvait pas prendre ma plainte. Il m'a conseillé d'aller voir la Deal”, indique-t-elle. A l'antenne ouest de la Deal, l'agent n'a rien pu faire pour elle car “nous nous occupons des zones agricoles”, a-t-il expliqué.
Pas découragée, l'octogénaire a poussé la porte du commissariat du Port. Le policier m'a dit : “Si les gendarmes n'ont pas pris votre plainte, c'est gênant de le faire pour nous...” Et il lui a conseillé d'aller voir la police municipale de La Possession. Ce qu'elle a fait. “Le responsable a passé un coup de fil devant moi au service de l'urbanisme pour que je puisse consulter le permis. Mais au bout du fil, la personne a dit : Ce n'est pas possible car ce dossier-là est impeccable...”
“Une affaire qui m'empêche de dormir”
Pourquoi tant de mystère autour de ce permis de construire ? Peut-être parce que Christophe Rocheland n'est pas un citoyen lambda à La Possession. Cet homme à multiples casquettes a oeuvré au cabinet de Vanessa Miranville. Il a été notamment directeur adjoint du pôle valorisation locale et régionale. En l'apprenant, la propriétaire en a forcément déduit que celui qui a murmuré un temps à l'oreille de Vanessa Miranville pouvait avoir quelques privilèges.
N'attendant plus rien des autorités, la dame, rongée par cette “affaire qui l'empêche de dormir”, a fait appel à un avocat pour lancer une action en justice. Mais elle s'est aussi présentée à l'accueil de la mairie pour demander une audience à madame la maire à la mi-février. “Je n'ai jamais rien demandé depuis 40 ans que je vis dans la commune. Depuis, j'attends le rendez-vous qui m'a été promis...” Sans se faire d'illusion.

De sérieuses entorses au permis de construire
Pour sa part, Zinfos 974 a pris attache avec Vanessa Miranville. Sans l'ombre d'une difficulté, elle nous a mis en relation avec son directeur en charge de l'urbanisme. Les documents collectés auprès de lui sont éloquents. Ils confirment que la villa de la tranche numéro 10 du permis de construire 974408 15 A0174 n'est pas conforme au permis déposé en décembre 2015 et qui a été validé fin janvier 2017.
Notamment, les plans révèlent que la construction devait être collée en limite de propriété et certainement pas à moins de 2,5 mètres. Il apparaît encore que la villa a été décalée pour donner sur l'ensemble de la maison en contrebas et qu'elle devrait être en R+1 alors qu'elle s'étire sur plus d'une douzaine de mètres de hauteur et trois niveaux. Il n'est pas stipulé qu'elle soit montée sur pilotis mais qu'elle repose sur un mur de soutènement.
Une mise en conformité nécessiterait un permis modificatif et de coûteux investissements pour que le monstre de béton soit prolongé en limite de propriété. Mais dans ce cas, il faudrait réduire sa hauteur. Car le PLU 2019, qui s'applique désormais, fixe la hauteur maximale des constructions à sept mètres. Autant dire que la solution n'est pas trouvée.

“Je ne sais pas quoi vous répondre”
Contacté, Christophe Rocheland affirme que le problème d'évacuation des eaux pluviales a été “répercuté auprès des maîtres d'oeuvre et d'ouvrage et réglé avant la saison cyclonique (Ndrl : 2024-2025) par des travaux de sécurisation ”. Même son de cloche du côté de Jean-Pierre Lallemand, le maître d'ouvrage, qui précise qu'une “pompe a été installée pour l'évacuation des eaux pluviales” car “Rocheland m'a fait remonter l'affaire”. Il oublie de dire - avant de le reconnaître – que la machine ne fonctionne toujours pas, laissant place à un trou béant de quelques cinq mètres de profondeur.
En outre, les compères en affaires semblent ignorer que des paquets d'eau ont de nouveau déferlé chez les voisins au passage de Garance comme lors de Belal. “Un gars est passé le lendemain et il m'a dit qu'il n'y avait rien”, affirme Jean-Pierre Lallemand. Quand Zinfos évoque les vidéos à sa disposition, ce dernier rétorque : “Je ne sais pas quoi vous répondre...”
Sur les libertés prises avec le permis de construire, Christophe Rocheland semble tomber des nues. “Quand la villa sera livrée, il faudra qu'elle soit en conformité avec les règles d'urbanisme”, lâche-t-il. En attendant, il se réfugie derrière “le promoteur, M. Lallemand, qui a pris des entreprises pour faire le nécessaire”. En dernier recours, Christophe Rocheland compte “sur les assurances”.

“Cela s'est fait dans mon dos...”
Jean-Pierre Lallemand se pose, quant à lui, en victime. “S'il y a eu modification des plans, cela s'est fait dans mon dos”, se dédouane-t-il. Sur ordre de qui ? Il l'ignore. “Il faut voir avec le bureau d'étude que je paie pourquoi il y a eu des modifications...”, coupe-t-il. Il est tout de même curieux que des inconnus soient intervenus à l'insu de leur plein gré pour saboter les plans validés en mairie. Pourquoi Christophe Rocheland et son ami Jean-Pierre Lallemand n'en ont jamais eu vent alors que le chantier n'en finit pas de s'étirer depuis ses débuts il y a plus de sept ans ? Mystère encore.
En tout cas, si par malheur un drame venait à se produire, ni Jean-Pierre Lallemand, ni Christophe Rocheland, ni la mairie de La Possession, ni les services de la préfecture ne pourront dire qu'ils n'ont pas été alertés de ce que les locataires et les propriétaires considèrent comme “une mise en danger de la vie d'autrui”.



