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Les derniers faham au monde menacés par le braconnage

Endémique des Mascareignes, le faham (jumellea rossii) n’est plus présent qu’à La Réunion. Comme toutes les orchidées sauvages, cette plante est protégée par la Convention de Washington. Apprécié des Réunionnais, le faham se trouve sans difficulté dans les marchés, son origine pouvant provenir du braconnage.

Ecrit par zinfos974 – le dimanche 26 décembre 2021 à 17H23

Pour Jean Thevenet, La Roche Merveilleuse à Cilaos est un havre de paix. Le lieu est primordial pour sa santé. Comme une thérapie, le Cilaosien se ressource dans la forêt et l’entretient. Ne comptant pas ses heures, Jean Thevenet dit avoir effectué 6000 heures, l’équivalent de 3 à 4 heures par jour pendant 200 jours par an, le double de l’ONF, pour retirer les plantes invasives, en particulier le longose.

« J’ai une forme d’autisme. Pour me soigner et me sentir bien, j’ai une pratique de santé particulière : en prenant soin de ce lieu et en enlevant les plantes envahissantes », souligne le gardien de la forêt. Son éden est menacé comme sa santé. Témoin direct de l’évolution du lieu qui accueille de plus en plus de badauds pas toujours très respectueux, Jean Thevenet est affecté.

« Témoin d’une catastrophe »

Le membre de l’association « Cilaos Mon amour » a besoin de se confier et de se soulager. Il ne parvient pas à cacher son désarroi. Le summum a été atteint cette année. « Je suis témoin d’une catastrophe. Cilaos est pillé de son faham. Même si le pillage est progressif, la Roche Merveilleuse a été dépossédée de ses orchidées sauvages. C’était un milieu quasi-intact et un trésor de biodiversité. En 2017, déjà, le bois savon a disparu, victime du braconnage ».

Le constat de Jean Thevenet n’est malheureusement pas un cas unique. Le faham, ou jumellea rossii de son nom scientifique – confondu avec jumellae flagrans jusqu’en 2010 et présent à plus basse altitude notamment dans les forêts de Mare Longue et Basse Vallée – est populaire dans la culture réunionnaise. « C’est une espèce qui pousse entre 500 mètres et 1600 mètres. En général, elle est encore préservée mais à certains endroits de l’île, la population souffre. Par exemple, elle est présente en vente au marché du Chaudron, mais au niveau de la Plaine des Fougères, on n’en trouve quasi plus. Il y a 10–15 ans, on en trouvait le long de la route forestière », précise Bertand Mallet, chargé de mission « connaissance de la flore du conservatoire botanique des Mascareignes ».

Le faham est un épiphyte, un organisme vivant sur des plantes qui lui servent de support, une caractéristique devenant presque un atout à sa survie. « Il y a encore des individus dans le haut de la canopée. Cette orchidée est encore abondante. Mais dans certaines zones, elle a été complètement pillée ». Le faham est fragile, ne pousse que de 2,5 cm par an en moyenne. Un individu moyen est de composé de 6 à 10 tiges et a une croissance de 25 années.

Commercialisation règlementée

Le faham, orchidée endémique des Mascareignes, est protégé par la convention de Washington et relève à ce titre de son annexe II. Sa commercialisation est réglementée. « La nature n’est pas un garde-manger. On est dans une extinction massive de la biodiversité. La razzia ne peut plus durer », rappelle Nicolas Rouyet, délégué territorial pour l’océan Indien à l’Office français de la biodiversité. La pression sur la biodiversité dépend de plusieurs facteurs qui ont chacun leur influence. Proportionnellement, les espèces invasives sont les plus dangereuses pour la biodiversité, ensuite la déforestation, la construction d’habitat et l’urbanisation. Le braconnage est le troisième facteur le plus influent et la pollution le quatrième. Et enfin, le changement climatique est une cinquième menace. 

« Donc le braconnage n’est pas négligeable. Il y a une évolution dans la pratique à La Réunion. Avant beaucoup de braconniers le faisaient pour se nourrir. Aujourd’hui, il y a peut-être moins de braconniers mais les prélèvements sont massifs dans une zone et les fahams sont revendus« , souligne Nicolas Rouyet.  
 
 

 

Un délit punissable de 3 ans d’emprisonnement

Les marchés sont donc contrôlés par la Brigade nature océan Indien (BNOI) qui intervient principalement sur signalement. « Le faham n’est pas interdit à la vente. Il ne peut pas être prélevé en milieu naturel. Il peut pousser dans les jardins. En général, il est dans des forêts humides. Par contre, il ne peut pas être prélevé au sein du parc national, même dans le cadre d’une propriété privée. Une espèce peut être protégée dans un milieu naturel mais une fois dans un jardin, elle n’est plus considérée comme une espèce protégée. C’est la même chose avec les pieds de palmistes. Les récolter dans la forêt primaire est interdit« , explique Madame Peraud, inspectrice de l’environnement à la BNOI. Les inspecteurs de l’environnement, alertés, contrôlent la provenance du faham et mènent leur enquête pouvant inclure des planques. Systématiquement, les agents de la BNOI remontent l’origine de l’orchidée sauvage, en allant jusqu’à la propriété de la personne commercialisant le faham.

Les braconniers, en dérobant illégalement cette orchidée endémique en milieu naturel, commettent un délit et risquent d’être jugés devant le tribunal correctionnel. « Ce délit peut être puni de 3 ans de prison et 150 000 € d’amende. De plus, les produits peuvent être saisis, comme les engins ou les véhicules ayant servi à commettre le délit. Les sanctions sont fortes pour dissuader le commerce illicite et éviter un prélèvement abusif. Il faut permettre à la plante d’avoir un processus de régénération », précise l’inspecteur de l’environnement. En effet, les braconniers, au lieu de prélever des feuilles sèches et jaunies, arrachent les orchidées en entier sans laisser aucune chance à la plante de survivre. Rassemblés dans des petits ballotins d’une trentaine d’individus, ils sont vendus pour quelques euros sur les marchés. 

« C’est une plante appréciée des tisaneurs et pour les rhums arrangés. Les Réunionnais aiment l’utiliser pour se soigner, comme les plantes de leur île en général. Si la plante est commercialisée, elle doit être soumise à l’autorisation de la Deal. Si l’origine provient d’un terrain privé, on va jusqu’au terrain pour des vérifications. Une vérification qui est automatique. Ces contrôles ont permis d’identifier que certains fahams sur les marchés provenaient bien des jardins », ajoute Thomas Gasnier, inspecteur de l’environnement à la brigade nature océan Indien.
 
Le rhum faham commercialisé par une marque réunionnaise
 
Une grande marque réunionnaise de rhum réunionnais commercialise un rhum arrangé à base de faham. Quand on sait que cette espèce est régie par une législation spécifique, comment Rivière du Mat parvient-t-il à se fournir légalement en faham et sans faire peser une menace supplémentaire sur cette plante ? Sur son site internet, la société indique travailler avec un producteur local. Le rhum est élaboré à base de macérat de faham et est ensuite filtré. Contacté par la rédaction de Zinfos 974, Mascarin, en charge de la commercialisation de ce produit, assure qu’en comparaison aux autres rhums arrangés, celui-ci est produit en très petites quantités, sans pour autant communiquer les chiffres exacts. 

« On travaille avec un producteur agréé. Il y a seulement deux productions par an. C’est un produit rare. Les quantités produites sont minimes. Il n’est pas référencé dans tous les magasins. Il est distribué seulement à La Réunion et il n’y en a pas assez pour tous les Réunionnais », indique Anne Gaelle Lebon, directrice commerciale de Mascarin. Initialement, ce produit devait être une production unique et n’était pas appelé à se répéter. « Le producteur nous a assuré pouvoir en fournir par la suite. Le faham met beaucoup de temps à pousser. On ne force pas la nature. C’est une plante inimitable. Nous travaillons avec un produit naturel. On n’a même pas cherché une imitation ou à créer des arômes ».
 
Un vestige dans un herbier dans les années 60 a été observé à Maurice. La plante est présente seulement dans les forêts réunionnaises. Un trésor de la biodiversité à protéger. 

 

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