Le jour où le “Léopard” a fait basculer La Réunion dans la France libre

Avant la victoire du 8 mai 1945, La Réunion a connu son propre tournant dans la Seconde Guerre mondiale. Dans la nuit du 27 au 28 novembre 1942, le contre-torpilleur “Léopard”, envoyé par les Forces françaises libres, arrive au large de Saint-Denis. En quelques jours, l’île tenue par Vichy bascule dans le camp gaulliste.
En 1942, la guerre change de visage. L’Allemagne nazie n’a plus l’élan des premières années, les États-Unis sont entrés dans le conflit et les Alliés reprennent l’initiative. Dans l’océan Indien, la situation se tend aussi. Madagascar, jusque-là fidèle au régime de Vichy, vient de passer sous contrôle britannique après plusieurs mois de combats engagés depuis le débarquement de Diégo-Suarez. La Réunion comprend alors que son tour peut venir.
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L’île, pourtant, n’a jamais été considérée comme une position militaire majeure. Ses défenses sont limitées, ses effectifs réduits, son équipement insuffisant. Après l’armistice de 1940 et la démobilisation, les autorités locales ne disposent que de quelques officiers, de recrues et de moyens côtiers peu opérationnels. Les mesures de protection relèvent davantage de l’urgence que d’une véritable stratégie : postes de vigie, phares éteints, fenêtres occultées face à la mer, exercices d’alerte. À Saint-Denis comme au Port, on se prépare surtout à subir.
Le 8 mai 1942, la peur devient concrète. Depuis Madagascar, le gouverneur général Armand Annet alerte La Réunion de l’approche possible d’un croiseur britannique parti d’Afrique du Sud en direction de Maurice, avec plusieurs centaines d’hommes à bord. À Saint-Denis, le gouverneur Pierre Émile Aubert réunit en urgence ses principaux responsables. Dans la panique, l’entrée du port de la Pointe-des-Galets est condamnée. Une drague, le “Boutteville”, est coulée dans la passe pour empêcher tout débarquement. L’opération, menée trop vite, tourne à la catastrophe : le navire se renverse au fond de l’eau, bloque durablement l’accès au port et prive une île déjà fragile d’un outil essentiel pour son ravitaillement.
Saint-Denis évacué
Le même jour, une autre décision marque les esprits : l’évacuation de Saint-Denis. Les autorités redoutent un bombardement comparable à celui de Diégo-Suarez. Les écoles ferment, les trains et les cars sont pris d’assaut, les familles gagnent les hauts, les ravines, les rampes de La Montagne, du Brûlé ou de Saint-François. À la tombée de la nuit, près de 9.000 personnes auraient quitté la capitale. Saint-Denis, plongée dans le noir, donne l’image d’une ville morte. L’attaque n’aura pas lieu, mais l’épisode révèle la vulnérabilité de l’île.
Les mois passent sans voir arriver les Anglais. Mais la réflexion avance au sein de l’administration. Le gouverneur Aubert sait que La Réunion ne pourra pas repousser une invasion sérieuse. En septembre 1942, le conseil de défense envisage un simple “baroud d’honneur” avant une reddition. Saint-Denis est même déclarée ville ouverte. En cas d’attaque, le gouverneur et une partie de l’administration doivent se replier à Hell-Bourg. Dans l’île, les gaullistes observent la situation avec inquiétude, craignant que La Réunion reste enfermée dans l’orbite de Vichy alors que la guerre tourne progressivement en faveur des Alliés.
C’est dans ce contexte que se prépare la mission du “Léopard”. Dans la nuit du 26 au 27 novembre 1942, le contre-torpilleur des Forces navales françaises libres quitte Maurice en direction de La Réunion. À bord se trouve une petite compagnie d’hommes chargés de reprendre l’île au nom de la France libre. Le navire approche discrètement de Saint-Denis et stoppe ses machines au large du cimetière. Les premiers hommes envoyés à terre cherchent un point de débarquement, se perdent dans les rues encore endormies, puis sont finalement orientés par des bazardiers arrivés au petit matin.
André Capagorry, nommé gouverneur de La Réunion par la France libre
À 2h30, la présence du navire est repérée depuis La Montagne. L’alerte est donnée. Mais le débarquement est déjà lancé. Les hommes du “Léopard” gagnent le Barachois, progressent en silence vers l’hôtel du gouvernement et encerclent rapidement les lieux. Saint-Denis tombe presque sans combat. Le secrétaire général Rivière, représentant du gouverneur dans la capitale, accepte de ne pas s’opposer à l’action des Forces françaises libres. D’autres, en revanche, refusent de se laisser prendre et rejoignent Aubert à Hell-Bourg.
Au petit matin, André Capagorry, nommé gouverneur de La Réunion par la France libre, débarque à son tour. Il est accueilli par une foule favorable sur la place du Barachois. Sa première intervention à Radio Saint-Denis appelle au calme et à la conciliation. Mais la situation reste confuse : Capagorry pense tenir l’île à l’exception de Salazie, tandis qu’Aubert, replié à Hell-Bourg, estime contrôler encore tout le territoire sauf Saint-Denis. Pendant quelques heures, La Réunion se retrouve avec deux gouverneurs.
Le point de tension se déplace alors au Port. Léon de Lépervanche, figure locale du mouvement ouvrier et proche des milieux gaullistes, est contacté par les hommes du “Léopard”. Très vite, dockers, cheminots et militants se mobilisent. La mairie est prise, le maire arrêté, et un comité de salut public est constitué. Mais la batterie côtière refuse de se rendre. Le canon tonne, le “Léopard” s’éloigne puis réplique en direction de la Pointe-des-Galets. Des coups de feu sont échangés dans les rues du Port, notamment rue Alexandre-de-Lasserve. Le lieutenant Hugot, qui commande la batterie, est grièvement blessé.
L’affrontement aurait pu dégénérer. Il s’arrête pourtant avant de devenir une bataille entre Français. Lorsque les hommes retranchés comprennent que le navire n’est pas britannique mais appartient aux Forces navales françaises libres, les hésitations gagnent les rangs restés fidèles à Vichy. Se battre contre des Anglais pouvait encore être présenté comme un devoir militaire ; tirer sur d’autres Français, engagés sous la bannière de la France libre, est une autre affaire.
Le 30 novembre 1942, Aubert accepte de se rendre
Reste alors à obtenir la reddition d’Aubert. Depuis Hell-Bourg, l’ancien gouverneur résiste encore, soucieux de sauver l’honneur militaire et d’obtenir des garanties. Sur le “Léopard”, l’impatience grandit : le navire est vulnérable dans une zone où la présence de sous-marins ennemis est signalée. Un ultimatum est envoyé, menaçant de frapper des installations si Aubert ne se rend pas. La menace ne sera pas exécutée, mais elle pèse dans les discussions.
Capagorry cherche une sortie moins brutale. Des intermédiaires sont sollicités, dont Rieul Dupuis, directeur du Gol et proche d’Aubert, ainsi que le directeur de la Banque de La Réunion. Les échanges finissent par porter leurs fruits. Le 30 novembre 1942, Aubert accepte de se rendre, après avoir demandé qu’un second ultimatum lui soit adressé pour préserver les formes et montrer qu’il cède sous la contrainte. Les conditions de reddition sont fixées. Il n’y aura pas de nouvelle bataille.
Dans les jours qui suivent, les dernières tensions sont apaisées. Aubert rencontre Capagorry à Hell-Bourg, puis redescend à Saint-Denis. Le 3 décembre, une forme de passation de pouvoir a lieu à l’hôtel du gouvernement. Aubert embarque ensuite à bord du “Léopard” en direction de Maurice. La Réunion vient de basculer dans la France libre.
L’épisode est bref, presque oublié dans la grande chronologie de la Seconde Guerre mondiale. Il est pourtant décisif pour l’île. Il marque la fin de l’autorité de Vichy à La Réunion, l’arrivée d’André Capagorry et le ralliement du territoire au camp gaulliste.


