Le billet d’humeur de Mohamed Aït-Araab : "Le baron misogyne"

« Citius, Altius, Fortius – Communiter.
Épisode 1. Le baron misogyne »
Le triptyque olympique – Plus vite, plus haut, plus fort – est mondialement connu. Mais qui savait – pas moi en tout cas, jusqu’à hier – que le baron Pierre de Coubertin l’avait emprunté à un prêtre dominicain, Henri Didon, qui l’avait mis à l’honneur lors d’une épreuve sportive scolaire en 1881 ?
Qui savait également – toujours pas moi - qu’en 2021, le Comité International Olympique, réuni à Tokyo, avait décidé, pour souligner le pouvoir unificateur du sport, d’ajouter à la devise ternaire le terme latin « communiter », ensemble ?
L’harmonie, la fraternité, l’égalité, n’ont, pourtant, pas toujours été au rendez-vous. À titre d’exemple, lors des Jeux de Londres, en 1948, on comptait 1 athlète féminine pour 10 hommes. La parité, mot absent du dictionnaire olympique, relevait à cette époque de l’utopie pure et simple.
Il est vrai que le mouvement olympique avait de qui tenir. Son fondateur, Charles, Pierre, Fredy, baron de Coubertin, n’avait pas une réputation de progressiste et de féministe. Il mit une énergie inlassable à interdire les compétitions olympiques aux femmes, déclarant notamment :
« Nous estimons que les Jeux olympiques doivent être réservés aux hommes. Une Olympiade femelle serait impratique [sic], inintéressante, inesthétique et incorrecte. »
En 1935, dans un entretien radiodiffusé, il résumait sa pensée de la manière suivante :
« Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Je n’approuve pas personnellement la participation des femmes à des concours publics, ce qui ne signifie pas qu’elles doivent s'abstenir de pratiquer un grand nombre de sports, mais sans se donner en spectacle. Aux Jeux olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs. »
Pour Louis Violette, auteur de Une histoire de la mémoire sportive en France au XXe siècle, il faut éviter l’anachronisme :
« Si on regarde Pierre de Coubertin avec un regard d’aujourd’hui, il apparaît comme un misogyne […] à l’époque, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vous trouvez très peu de féministes et encore moins dans les cercles de pouvoir. C’est un monde d’hommes qui ne laisse que très peu de place à la gent féminine et qui se positionne dans l’ère de son temps contre le sport féminin. »
Certes ! Mais, même en les contextualisant, les prises de position de Coubertin restent condamnables. Il a toujours refusé les demandes répétées d’Alice Milliat, présidente de la Fédération sportive féminine internationale, qui demandait au C.I.O. d’inclure des épreuves féminines d’athlétisme.
Il ne s’agit pas de faire le procès de cette figure de l’olympisme. Mais pour rendre hommage au travail accompli par Coubertin, il faut accepter de regarder ses zones d’ombre, sa misogynie, mais aussi son colonialisme assumé,
« Les races sont de valeur différente, et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »,
ou son aveuglement face au régime nazi : « La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi à l’idéal olympique. Les Français, qui sont seuls ou presque à jouer les Cassandre, ont le plus grand tort de ne pas comprendre, ou de ne pas vouloir comprendre. »
La vie d’un homme n’étant jamais monolithique, Coubertin fut aussi celui qui plaça le sport au cœur de nos sociétés. Et ce n’est pas rien !


