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L’abolition de l’esclavage, le rôle pionnier des Quakers

Quand on parle de l’abolition, nous disent les historiens, il convient de se demander s’il s’agit de l’esclavage ou de la traite, – deux systèmes liés mais différents, même si on glisse facilement de l’un à l’autre. La prise de conscience de ces deux réalités et la nécessité de leurs abolitions – la traite (système […]

Ecrit par Reynolds-Michel – le jeudi 08 décembre 2022 à 10H14

Quand on parle de l’abolition, nous disent les historiens, il convient de se demander s’il s’agit de l’esclavage ou de la traite, – deux systèmes liés mais différents, même si on glisse facilement de l’un à l’autre. La prise de conscience de ces deux réalités et la nécessité de leurs abolitions – la traite (système de déportation) et l’esclavage (système juridique et économique d’exploitation) – ne s’est imposée qu’au XVIIIe siècle. C’est dans la deuxième moitié de ce siècle que l’abolitionnisme se constitua en un vrai courant organisé, précédé par une abondante littérature sur le sujet de l’esclavage et de la traite, où les préoccupations humanitaires voisinent avec les bons sentiments, le goût de l’exotisme, le puritanisme et la poésie. Et ce, sans oublier les voix critiques véhémentes contre la traite et l’esclavage durant le XVIIe siècle (1), « période de l’apogée d’un mercantilisme dynamique et impitoyable et de la poussée du trafic négrier » (Alphonse QUENUM, 1993, P. 183).

Un rôle majeur dans le mouvement abolitionniste

Ce mouvement de lutte anti-esclavagiste aux sources multiples – résistance des esclaves (souvent occultée par les historiens) (2), rôle des forces religieuses, philosophie des Lumières, et évolution des intérêts économiques des États… – se forma d’abord dans le monde anglo-saxon (la Grande-Bretagne et ses treize colonies d’Amérique du Nord) avec les Quakers et puis en France avec la philosophie des Lumières. Dans cette campagne anti-esclavagiste de plus en plus méthodique, les Quakers, connus sous le nom de la Société des Amis, jouèrent le rôle avant-garde, de pionniers. En effet, c’est sous l’égide des Quakers, tant en Angleterre que dans les colonies britanniques du Nouveau Monde, que la lutte anti-esclavagiste s’organisa.

Les Quakers sont les membres d’une église protestante fondée au XVIIe siècle en Angleterre par George Fox (1624-1691) – un courant dissident du protestantisme anglais – prêchant l’amour de l’humanité, l’égalité entre tous les humains, la simplicité, le pacifisme et un subjectivisme radical où la lumière intérieure, la lumière de l’Esprit, joue un rôle prépondérant. Persécutés pour leur radicalisme évangélique, ils émigrent surtout en Hollande et aux Etats-Unis… Compte tenu de leurs convictions religieuses, l’esclavage est vite devenu chez les Quakers une question morale et théologique très discutée. Et ce, dès le début de leur mouvement. Elle entraîne de vives discussions, des gestes prophétiques, voire de querelles provoquant des scissions. Toutefois, au nom de l’égalité de tous les hommes devant Dieu, la prise de conscience de la lutte anti-esclavagiste finira par s’imposer progressivement à tous les Amis. Près d’un siècle de débats actifs avant que les anti-esclavagistes ne prennent le dessus.

George Fox, le fondateur du quakerisme, dans sa première prise de position sur l’esclavage, en 1657, ne condamna pas l’institution en elle- même. Il exposa simplement l’idée de l’égalité des hommes aux yeux de Dieu. En 1671, en visite à la Barbade, dont l’économie dépendait de l’esclavage, il recommande vivement aux Quakers de libérer leurs esclaves « après quelques années de servitude », tout en les invitant dès maintenant à les « traiter avec douceur » (Journal de G. Fox, 1694). Son compagnon William Edmundson (1627-1712), fondateur du quakérisme en Irlande, était un peu plus radical. Lors de sa deuxième visite en 1675 à la Barbade, il condamne carrément l’esclavage.

En 1688, dans la petite ville de Germanstown en Pennsylvanie, colonie fondée par William Penn (1644-1718) où les Quakers se sont installés et qu’ils dirigent entre 1682 et 1756, quatre Amis en route pour l’assemblée générale, rédigent une motion/manifeste condamnant l’achat et la possession des esclaves, tout en laissant entendre que l’insurrection servile serait licite d’un point de vue religieux. Le manifeste, une première dans le monde occidental, n’est pas reçu par l’assemblée, mais il ouvre la voie à une série de textes et d’initiatives. En 1750, les Quakers commencent, dans les colonies du Nord, à exclure leurs membres liés à l’esclavage. Vers 1770, dans le Sud, les propriétaires d’esclaves libèrent à leur tour les leurs. Sous l’impulsion d’Antoine Benezet (1713-1784), un Quaker d’origine française, de John Wooman (1713-1784) et d’autres leaders charismatiques, les Amis fondent en avril 1775 la première société anti-esclavagiste (Société pour la libération des Nègres libres illégalement détenus en esclavage) et interdisent l’esclavage dans leurs propres communautés en 1780.

Après un certain affaiblissement du mouvement engendré par le compromis constitutionnel de 1787 légalisant l’esclavage dans les États du Sud de l’union, la campagne abolitionniste reprend de plus belle dans les années 1815-1830 avec des Noirs libres… Ils défient dès lors les lois des États qui interdisent l’affranchissement des Noirs, viennent en aide aux esclaves libérés, négocient auprès de propriétaires d’esclaves en fuite leur libération, tout en déposant des pétitions à répétition devant les autorités. Ils participeront activement au Chemin de fer clandestin/Underground Railroad (3). Levi Coffin (1798-1877), un Quaker de l’Indiana et Thomas Garret (1789-1871), un Quaker du comté de Delaware en Pennsylvanie sont les grandes figures de ce réseau clandestin.

Le passage à l’action politique avec Granville Sharp, Thomas Clarkson…

Mais c’est en Grande-Bretagne grâce aux efforts conjoints de Granville Sharp (1735-1813, de Thomas Clarkson (1760-1846), de William Willerforce (1759-1833) et des pasteurs évangéliques, notamment les méthodistes de John Wesley (1703-1791) que naissent un mouvement anti-abolitionniste rayonnant à tous les échelons de la société. En 1787, Granville Sharp – qui avait obtenu en 1772, lors d’un procès, l’abolition de l’esclavage sur le sol britannique – et le militant anti-esclavagiste Thomas Clarkson réunissent à Clapham douze amis en vue de former un comité pour l’abolition de la traite des Noirs. Il n’y avait pas que des Quakers qui cette rencontre dite des « saints de Clapham ». Quoi qu’il en soit, un mouvement anglais pour l’abolition de la traite négrière, Society for the Extinction of the Slave Trade, est né sur une base élargie. Et il ne cessera de gagner en influence dans tous les milieux de la société britannique en prônant la rencontre avec le peuple. (cf. Yves Benot, 2003, p. 205).

Il convient de souligner que le mouvement abolitionniste qui va s’étendre d’abord à tout le courant contestataire anglais – les divers groupes protestants et d’autres – est porté par un mouvement spirituel évangélique de grande ampleur connu sous le nom du « Grand Réveil ». Quant au passage à l’action politique, il se fera à travers des enquêtes sérieusement menées et publiées, la diffusion de tracts, des pétitions adressées au Parlement et des sermons par les leaders évangéliques de la campagne abolitionniste qui affirment l’incompatibilité entre l’esclavage et la foi chrétienne. Le mouvement est relayé au Parlement par William Wilberforce (voir ci-dessus), un jeune député dévoué à la cause abolitionniste. En 1789, il présente sans succès douze résolutions différentes contre la traite des esclaves. Il reste néanmoins déterminé et présente à partir de 1791, chaque année, un projet de projet anti-esclavagiste, tous rejetés jusqu’à ce que fût votée l’abolition de la traite, le 23 février 1807, devant les deux Chambres du Parlement (Chambre des lords et Chambre des communes). « L’Angleterre fit dès lors de l’abolitionnisme un des éléments de son orgueil national et de son impérialisme culturel et colonial. » (C. Coquery-Vidrovitch et E. Mesnard, 2019, p. 229).

Mais il faudra attendre le 26 juillet 1833 pour que la Chambre des communes vote une loi pour l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies britanniques. William Wilberforce qui avait participé avec Thomas Fowell Buxton à la fondation de la Société anti-esclavagiste, à l’origine de la nouvelle loi, meurt trois jours après avoir appris l’heureuse nouvelle. Quinze ans plus tard, la France abolira l’esclavage dans ses colonies. Aux États-Unis, l’abolition générale proclamée par le président Abraham Lincoln le 1er janvier 1863 est consacrée par le treizième amendement à la Constitution, le 31 janvier 1865.

Cette destruction du système esclavagiste, qui dura jusqu’en 1886 à Cuba, 1888 au Brésil, motivée par diverses considérations humanitaires, philosophiques, religieuses, économiques et utilitaires, n’est pas le fait d’une cause unique, celle des abolitionnistes par exemple, mais d’une pluralité des causes, où les insurrections des esclaves et leurs résistances sous diverses formes ont joué un rôle majeur. Les Quakers et autres personnalités évangéliques ont apporté une importante contribution. C’est de leur milieu qu’est partie la campagne anti-esclavagiste. Quant à l’Eglise catholique, elle « n’est pas perçue comme étant située aux premières loges du mouvement abolitionniste » (Alphonse Quantum, op.cit. p. 179).
 
 
[1] MICHEL Reynolds, Epiphane de Moirans et Francisco Jaca, deux défendeurs des droits des Noirs, décembre 2012, in Presse locale. Ces deux religieux Capucins du XVIIe siècle demandent la libération des esclaves et dédommagement.

[2] Pour Nelly Schmidt, spécialiste des abolitions de l’esclavage, décédée le 15/12/2021, on commence à reconnaître l’importance déterminante, dans le déclenchement de ce processus, des mouvements des esclaves eux-mêmes. Le cas de Saint Domingue/Haïti en est l’exemple type (Eduscol, La traite négrière…, 2006)

[3) MICHEL Reynolds, “Underground Railroad”, un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs ; William Still, figure de proue, décembre 2021, in Presse locale

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