Cocaïne : La "mule appât", nouveau concept des trafiquants ?

Le tribunal judiciaire de Saint-Denis avait à juger une affaire de transport de produits stupéfiants ce lundi dans le cadre de la comparution immédiate. Djimmy S., 22 ans, a été interpellé le vendredi 4 août dernier à son arrivée à Gillot en provenance de Roissy, en possession de 64 ovules de cocaïne transportées "in corpore" . Au delà de la matérialité des faits qui sont clairement établis, la manière de procéder de ce jeune homme habitant Reims interpelle.
En effet, ce jeune homme, né a Haïti et ayant vécu en Guyane, arrive à La Réunion en classe "business" avec 8 kg de bagages, une première dans une telle affaire. À son arrivée, il sort en premier de l'avion et va directement se rendre auprès des douaniers pour leur signaler qu'il est "très stressé" . Intrigués, les agents décident de passer son bagage au scanner. Il leur explique ensuite qu'il vient à La Réunion pour la première fois en vacances pour 15 jours, à Saint-Denis, pour visiter des musées. Il ajoute que sa femme enceinte n'est pas venue mais que c'est elle qui a pris son billet.
"Combien de prison je vais faire ?"
Alors que son bagage est "clean" , les douaniers de plus en plus intrigués, l'informent qu'il va subir une radio pour voir s'il ne transporte rien "in corpore" . Contre toute attente, il leur avoue de but en blanc qu'il transporte de la cocaïne sous la forme d'ovules et demande directement : "Combien de prison je vais faire ?" . Il expulsera 64 ovules pour un total de 600 grammes qui prendront presque 36 heures à sortir. Il est ensuite placé en garde à vue avant de finir à la barre du tribunal ce lundi.
Comme toujours dans ce type d'affaire, il a accepté, sous la menace que l'on s'en prenne à sa famille, de transporter de la drogue vers La Réunion. Une sombre affaire qui date de 2022 où il a mis deux collègues de travail en liaison avec un dealeur. Ils lui ont pris pour 600 grammes de cocaïne qu'ils n'ont jamais payé. Il s'est retrouvé tributaire de la dette et a donc accepté de transporter 600 grammes de cocaïne pour effacer sa dette. Au delà de son récit, c'est bien le voyage en classe affaire et son comportement à l'arrivée qui interpellent. Le retour était prévu en classe "éco", pour la petite histoire.
"Il faut inverser le rapport coût/avantage en prononçant des peines sévères"
"Les faits parlent d'eux mêmes" , note le procureur qui indique que le prévenu a vécu en Guyane et qu'il fréquente toujours ce département. "Il évoque des pressions et des violences, il a raconté une belle histoire. On peut penser qu'il a servi d'appât mais ça, c'est le contexte. Les faits eux, sont commis en toute connaissance de cause et c'est encore une filière de Guyane que nous avons. Le contexte est à écarter aujourd'hui, il faut inverser la rapport coût/avantages en prononçant des peines sévères. Je demande 3 ans de prison avec mandat de dépôt, une amende douanière de 85.000€ et une interdiction de séjour à La réunion de 5 ans" , requiert le parquet.
"La Réunion n'est pas réputée pour être laxiste en matière de peines pour les stupéfiants mais on voit bien que ça ne marche pas" , répond Me Nicolas Normand. "C'est une mule particulière car c'est un nouveau concept : une "mule appât" ! Un stagiaire douanier l'aurait vu venir tellement c'est gros comme une maison. Il est certain qu'il y en a 5 derrière dans l'avion. Ça, c'est inquiétant. La matérialité des faits est là mais le contexte est à prendre en compte. Ce qui serait intéressant, c'est de prononcer aussi une mise à l'épreuve pour pouvoir le suivre après sa sortie, pour le garder à l'œil. Aujourd'hui rien ne prouve qu'il est ancré dans la délinquance" , plaide la robe noire.
Le tribunal reconnaît le prévenu coupable et suit les réquisitions du parquet à l'exception de l'amende qui n'a pas été prononcée en raison de l'absence de conclusion des douanes lors de l'audience. La "mule appât" est-elle un nouveau concept mis en place pour tromper la vigilance des agents des douanes ou un simple hasard dans ce cas précis, la question reste en suspens mais mérite d'être posée.


