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Chronique judiciaire : Conflit de voisinage sur fond de sorcellerie

Deux affaires de harcèlement moral entre voisins ont occupé le tribunal correctionnel de Saint-Pierre ce jeudi. Mais face à la parole de l'un(e) contre celle de l'autre, et surtout sans audition, ni témoignage apportés au dossier, difficile pour le tribunal de prononcer autre chose que la relaxe malgré le profil parfois inquiétant d'un des mis en cause.

Ecrit par P.B. – le vendredi 15 mars 2024 à 06H16
Capture d'écran d'une vidéo postée par Johnny*

Floriane* vient de s’installer avec sa famille dans un quartier des hauts de l’Ouest, mais très rapidement ses relations avec sa voisine Sarah* se tendent. Les incivilités auraient commencé quand Sarah, 57 ans, malentendante, a demandé au neveu de Floriane d’où il venait et qu’il a répondu d’Afrique. Outre les regards de travers dès qu’elles se croisent, Floriane relate à la barre des insultes à caractère raciste. Alors qu’elle passait devant chez Sarah pour relever son compteur d’eau, Floriane l’aurait insultée. La nouvelle voisine a enregistré l’échange durant lequel on peut entendre à plusieurs reprises : “ Vous sentez mauvais”. Floriane a porté plainte quand elle a été traitée, dit-elle, de “sale négresse”.

À part l’enregistrement fourni aux gendarmes, aucune audition n’a été faite pour compléter le dossier et ne vient faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, obligeant le procureur à demander la relaxe.

Sarah, au casier judiciaire vierge, nie les faits. “Je ne comprends pas cette plainte. Tout se passait bien avant ».

“C’est vrai que ce qui a été dit est pour le moins indélicat, mais n’est-ce pas une mauvaise interprétation de la réalité », soulève la défense de Sarah, rejoignant le procureur sur le manque d’éléments pour caractériser le harcèlement moral. De plus, pour Me Marius Rakotonirina, sa cliente qu’il conseille depuis de nombreuses années est « loin de penser qu’il y a des inégalités entre les races ».

Des vannes déposées tous les mois

Gilles* vit lui sous pression et dans la peur depuis février 2022. L’origine du conflit avec son oncle qui est aussi son voisin reste encore floue, mais prendrait racine dans la construction d’une maison sur le terrain familial. Du riz, du sang, des cadavres d’animaux ou encore du rhum déposés dans des vannes dans sa cour, devant chez lui ou encore sur sa voiture. Une terrifiante découverte qu’il faisait tous les mois, raconte Gilles. Pour ce pratiquant malbar et pour tous Réunionnais, le message est plutôt clair et malfaisant.

À ces actes associés à de la sorcellerie s’ajoutent près d’une dizaine de vidéos menaçantes postées sur la page Facebook de cet oncle Johnny*, connu pour ses pratiques de sorcier. Plusieurs vidéos viseraient sans le nommer directement Gilles. Mais le neveu qu’il qualifierait de “trou du ***” ou encore de “malbar la croute boubou” s’est reconnu à sa maladie. Gilles souffre en effet de psoriasis. L’une des vidéos fait froid dans le dos des croyants : Johnny se livre à une cérémonie, l’homme vient de sacrifier un coq.

Gilles a porté plainte et s’est vu délivrer un certificat de 45 jours au vu de son état de stress. Face aux juges, il confie ce jeudi des propos tenus par son oncle au téléphone : “il a dit qu’il allait me détruire parce que je construis, je pratique ma religion et que je réussis ma vie”.

Johnny, employé communal de Saint-Louis, casier vierge, absent pour raisons médicales à son procès, a nié les accusations lors de son audition.

Me Farid Issé rappelle pour le tribunal le syncrétisme religieux qui se pratique à La Réunion, mais aussi la sorcellerie. “Quand une vanne est déposée dans la croisée, tous les Réunionnais cherchent surtout à ne pas rouler dessus”, prodigue-t-il un conseil avisé. Le prévenu est pour lui d’autant plus “patibulaire lorsqu’il profère une litanie d’injures et de mauvaises pensées”. L’avocat qui assure la défense de Gilles* pointe le caractère “extrêmement péjoratif et infamant pour son client et sa famille” de se voir ainsi exposer sur les réseaux sociaux. Gilles s’est également équipé de caméras de vidéosurveillance pour tenter de confondre le malfaiteur.

En vain, répond l’avocate de Johnny, qui soulève encore dans cette affaire l’absence d’éléments constitutifs du harcèlement moral. Dans les vidéos, aucun nom n’est cité et de plus son client parlait “d’un autre agent communal qui vole des yaourts et qui a été titularisé”, fait valoir Me Aude Cazal. Johnny “pratique la religion tamoul aussi, mais ce n’est pas pour cela qu’il fait de la sorcellerie”.

Dans ces deux affaires de harcèlement moral sans audition ni témoignage recueillis par les enquêteurs pour préciser le dossier, la relaxe a été prononcée par le tribunal. “Je ne dis pas qu’il n’y a rien eu, mais le dossier est incomplet”, motive sa décision la présidente du tribunal à l’attention de Gilles. Quant à Sarah et Floriane, elles reçoivent le conseil de s’ignorer pour éviter tout nouveau conflit.

*prénoms d’emprunt

Thèmes : Tribunal
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