Les Réunionnais mangent "dans le jus de merde" selon Libé : On est loin de la réalité...

Le 7 avril dernier, le correspondant local de Libération publie un article en ligne : " La Réunion : … glaner sa nourriture dans le jus de merde ". A travers des témoignages filmés en caméra cachée, les faits décrits présentent les Réunionnais sous un jour calamiteux.
Les lecteurs de Libération ont ainsi découvert que "les Réunionnais sans domicile fixe" mais aussi "les chômeurs, retraités, et autres minimas sociaux, chassent leur nourriture dans du jus de merde". D’après une enquête qu’il aurait menée au centre de transit de déchets de Saint-Denis de la Réunion, le journaliste retrace la misère et la grande précarité que subissent, selon lui, de plein fouet les Réunionnais qui se voient "obligés de récupérer des restes dans un centre de transit d’ordures".
"Olivier… progresse en short sur un tas puant d’ordures, grouillant de vers. Les mains protégées par des gants, le jeune homme déchire de grands sacs en plastique noir et des emballages en carton, écartant les déchets les plus repoussants. Marié et père de trois enfants, le Réunionnais… monte des murs en pierre de basalte. Les yeux baissés, les sourcils froncés, il lâche : "Mais je n’ai plus de chantier, alors…" "Alors les boîtes de biscuits déchirées, le sac de riz taché, le kilo de sucre détrempé… améliorent son quotidien".
L’article ajoute que comme lui, des "chômeurs, bénéficiaires du RSA, retraités, parfois SDF, fouillent dans le centre de transit de la Jamaïque, pour y trouver quoi manger. Ils y collecteraient même "du pain, des yaourts, des langoustes" !
Plusieurs témoignages s’enchaînent ainsi à travers les vidéos et écrits de l'article, suscitant chez de nombreux Réunionnais une certaine révolte.
La Direction de Nicollin se dit "choquée et outrée" par de tels propos et parle de "mise en scène"
Interpellé sur cette "enquête en immersion" qui s’est déroulée dans l’un des 15 centres de transit de la société, le directeur de Nicollin a accepté de nous répondre. Il gère ce site depuis 1987, et n’aurait dit-il, "jamais eu ce genres de visites de la part de personnes voulant collecter des produits alimentaires dans des détritus destinés directement à l’enfouissement, pour survivre !".
Alain Genin, directeur de Nicollin Réunion, est radical : "Ce qui est décrit est très loin de la réalité", bien qu’il reconnaisse que les Réunionnais ne sont pas suffisamment protégés des effets de la crise. "La pauvreté est de plus en plus grande et difficile à vivre sur l’île et partout ailleurs en France". Pour cet incident, il explique que "d’une part, la structure a mis des gardiens sur place pour éviter les intrusions clandestines quelles qu’elles soient ! Le portail du site doit toutefois rester ouvert pour faciliter les allers-retours incessants des engins, il n’est pas impossible que certains visiteurs aient pu y avoir accès dans des cas très exceptionnels. Mais on ne peut en aucun cas parler de visites régulières".
D’autre part, le directeur rappelle que "les règles de sécurité vis-à-vis des étrangers se doivent d’être strictement respectées, en raison de la présence près du site d'un centre de traitement de déchets hospitaliers. On ne joue pas avec ce genre de risques, ici d’ordre sanitaire".
Sur ce site de transit, basé à la Jamaïque, pas moins de 500 tonnes d’ordures ménagères sont réceptionnées chaque jour. Celles-ci ne doivent pas rester plus de 24h, avant leur enfouissement à Sainte-Suzanne. "Difficile d’imaginer dans ces conditions, comme le suggère l’article, que ce lieu soit frais et agréable, sans puanteur, sans mouches ou sans vers, etc...
"Des collecteurs de ferrailles ou d’électroménagers récupérables"
Si le centre de transit de la Jamaïque est accessible aux personnes souhaitant déposer leurs encombrants, contre une taxe règlementaire, Alain Genin, explique qu’il arrive quelquefois que des particuliers se présentent pour demander le droit de récupérer quelques morceaux de ferrailles, voire des appareils électroménagers. Mais il rajoute que "la demande de produits alimentaires quels qu’ils soient, ne lui a jamais été remontée ".
D’autant plus que les produits alimentaires périmés ont tous été aspergés de produits toxiques. Il juge donc scandaleux que l’on puisse "utiliser ainsi une visite certainement mise en scène, pour parler des Réunionnais comme des habitants de pays très défavorisés, où seules les poubelles permettraient de faire face au quotidien, ou encore même de survivre". De cet article il garde le sentiment que "l’on généralise un fait exceptionnel". Pour lui cet article n’a d’autres vocations que de faire dans le sensationnel et de dire que "les Réunionnais fouillent les poubelles pour faire face à un contexte social et économique difficile".
Les personnes sans domicile fixe "écœurées" par de tels propos
Interviewé près de l’abri de nuit qui a vu le jour en février dernier, dans la rue Monthyon à Saint-Denis, Johnny qui a tout perdu depuis plus d’un an, attend une réinsertion dans le circuit social dès que possible. Il n’a pas encore de toit, mais l’abri conviendra très bien d’ici là. Il commence à bien connaître ses camarades de route. Surtout ceux de Saint-Denis.
Selon lui, même si les difficultés sont grandes pour les sans domicile fixe, peu de ces personnes "vont encore chercher quelquechose à manger dans une poubelle de voie publique". Il rajoute qu’il leur est "impensable d’aller chercher à manger dans la déchetterie, surtout que depuis plusieurs années, mairies, associations et autres structures d’entraides, leur offrent d’un côté les petits déjeuners, ailleurs les plats chauds, et même un lieu de vie de jour comme de nuit ! Tous ont au moins un plat chaud dans la journée ! ", ajoute-t-il l’air exaspéré.
Pour lui, "cet article c’est de la mauvaise publicité. C’est un peu dégueulasse, surtout pour les personnes SDF. Il y a encore des gens suffisamment conscients pour aider les autres, qui ne nous laisseraient pas faire ça… Nou Réunionnais, nou laisse pas personne à terre, nous fait avec et nou lé pa le chien…"
Les bénéficiaires de minimas sociaux disent subir la précarité de plein fouet, en "gardant leur fierté"
Il est 9h. C’est près de la Caisse d’allocations familiales de Saint-Denis que nous arrêtons quelques passants. Lorsqu’on leur demande comment ils font pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, la réponse paraît évidente : "nou serre la ceinture, pas de luxe mais nou arrive toujours gagne un bouchée de pain ! " jette Lucien, 52 ans, un ancien bénéficiaire de l’allocation Retour à l’Emploi qui vient déposer sa demande de RSA.
Rama, une jeune trentenaire, qui sort du bâtiment, s’arrête "choquée par ce qu’elle vient d’entendre" : "La majeure partie des Réunionnais est bien trop fière pour faire ça. Peut-être que cela existe encore, pour une ou deux personnes, d’aller fouiller dans les poubelles mais de là à aller dans la déchetterie, et de parler d'une habitude de nombreux Réunionnais… En plus il y a des dispositifs, dont j’ai moi-même bénéficié à plusieurs reprises, pour m’en sortir avec ma fille. Nous avons toujours pu trouver à manger, décemment sans être réduites à fouiller dans les décharges !".
Rama, qui enchaîne les petits contrats, est bénéficiaire de l’A.S.S. (Allocation Solidarité Spécifique) depuis que ses droits au chômage sont épuisés. C’est à peine l’équivalent au RSA. "Je sais que tout est très cher, mais si on ne fait pas de folie, qu’on veut manger au moins ce qu’il faut, on peut y arriver. Ceux qui n’y arrivent pas et font ce genre de choses n’ont pas envie de faire leurs papiers pour trouver des solutions d’urgence. Ou alors, ils ne sont pas accompagnés, ne savent comment on fait. Ils préfèrent se cacher. Donc quelque part ils finissent par accepter leur situation. En plus, maintenant, il y a des bénévoles qui vont les chercher dans les écarts la nuit ou le jour. Ils sont aidés. Ceux qui sont hors circuit, faut qu’ils se bougent…".
La jeune mère de famille qui n’est pas encore arrivée "au bout du tunnel de l’emploi", garde espoir et repart avec le sourire. Elle rajoute qu’il ne faut pas généraliser "cet incident soi-disant régulier, et ne pas se laisser réduire ainsi".
"Nou lé pas plus dans la pourriture que la métropole la-bas !"
Sylvie, elle, est femme de retraité. Leurs revenus à deux ne s’élève pas à plus de 1.000 euros. Du haut de ces 51 ans, elle est mère de 9 enfants et mamie de 17 petits enfants. La dame connaît la vie, la misère, "la vie lontan…" Elle explique : "Dans les années 80, domoun té fé encore un peu ça… Koméla i trouve pu ca. Parce que les gens kan na poin tro de moyen i préfère demande la famille, camarades, ou bien ban supermarchés. Kan lé fruits et légumes lé encore bons, i sorte dan rayons, na un ou deux i demande derrière supermarchés, et i donne a zot dé foi. En plis na kan même ban boutik solidarité, na le local Ruelle Turpin ou la Croix rouge i distribué manger domoun na poin. Na toujours un solution".
Sylvie semble soudain excédée : "Seulement fo dire un bon zaffair la-dessus. Po moin, c’est les supermarchés les grandes poubelles. Un tas de fois, zot i vend a nou la viande périmée i colle un otre l’étiquette su le viè. Na encore ban morceaux bleus i trainent dessus. A zot i croit nou mange dans la poubelle. Mai nou lé pa le chien. Nous mange pas le vers. Arrêtes coz coma su la Réunion. Nou lé pas plus dans la pourriture que la métropole la-bas !"
Agacée par l’article, Sylvie préfère clore la question par une autre question : "Si vraiment ici les gens que na les minimas sociaux, lé rédui mange dan la décharge, explique à moin comment zot ban marmaye coméla toute’ na permi, des fois, na 2, 3 l’autos dans la kour. Et tous les jours, supermarché lé plein !".


