La "Nelson Mandela de La Réunion" : qui était Marie-Magdeleine de la Croix, celle qui pourrait devenir la première sainte réunionnaise ?

Née Aimée Pignolet de Fresnes dans une famille de la bourgeoisie coloniale réunionnaise, elle deviendra Mère Marie-Magdeleine de la Croix et consacrera sa vie aux anciens esclaves, aux pauvres, aux malades et aux lépreux. En 1849, elle fonde les Filles de Marie, une congrégation révolutionnaire pour son époque, où femmes blanches et femmes de couleur vivent sur un pied d’égalité. Plus de 130 ans après sa mort, l’Église réunionnaise se bat pour obtenir sa béatification. À un peu plus d’un mois de la venue en France de Léon XIV, le diocèse et les religieuses espèrent porter jusqu’au pape la cause de celle qui pourrait devenir la première Réunionnaise déclarée bienheureuse. Et pourquoi pas, un jour, la première sainte réunionnaise.
“La Nelson Mandela de La Réunion.” Mgr Pascal Chane-Teng n’hésite pas longtemps lorsqu’il faut résumer l’œuvre de Mère Marie-Magdeleine de la Croix. L’évêque de La Réunion lui associe une autre figure universelle : Mère Teresa.
Pour la congrégation, elle est aussi le “saint Pierre Claver” de l’île, en référence à celui qui fut surnommé “l’apôtre des esclaves” en Amérique du Sud et canonisé par Léon XIII. Un continent que Léon XIV connaît intimement pour y avoir longtemps été missionnaire et évêque.
“Elle a accompli une œuvre de réconciliation entre deux mondes opposés, noir et blanc. Et elle a aidé beaucoup de pauvres et de malades”, résume Mgr Chane-Teng.
Une femme dont le nom reste pourtant méconnu de nombreux Réunionnais.
Née Aimée Pignolet de Fresnes le 2 juin 1810 à Saint-André, sur la propriété familiale du Désert, celle qui prendra le nom de sœur Marie-Magdeleine de la Croix grandit dans une famille de la haute bourgeoisie locale, propriétaire d’esclaves. Un monde dont elle va progressivement rejeter les règles.
“Elle s’est désolidarisée de ce monde, elle a pris ses distances pour avoir la liberté d’agir”, raconte Danielle Maillot, secrétaire de l’évêché depuis vingt-cinq ans et chargée d’une partie du travail administratif de l’enquête diocésaine en vue de sa béatification.
Pour elle, l’action de Marie-Magdeleine dépasse largement les murs de l’Église. En donnant accès à l’éducation aux plus démunis et en œuvrant à l’intégration de ceux qui étaient nés esclaves, elle participe à une forme d’émancipation sociale. Une première marche vers le vivre-ensemble réunionnais.
Noires et blanches “égales en tout point”
Avant même d’être religieuse, Aimée Pignolet de Fresnes catéchise les esclaves sur la propriété familiale et apprend notamment à lire à de jeunes filles.
Au lendemain de l’abolition de l’esclavage, son engagement prend une autre dimension. Le 19 mai 1849, elle fait ses vœux dans l’église de Rivière-des-Pluies et devient Marie-Magdeleine de la Croix. Avec l’aide du père Frédéric Levavasseur, elle fonde les Filles de Marie.
La nouvelle congrégation bouscule alors les usages : femmes blanches et femmes de couleur y vivent ensemble.
“Elle voulait que filles blanches et filles noires soient égales en tout point”, insiste Danielle Maillot. Selon elle, Mgr Gilbert Aubry considérait même les Filles de Marie comme la première congrégation catholique à avoir réalisé cette égalité entre femmes noires et blanches.

“Aujourd’hui, cela paraît normal et usuel d’avoir un mélange de races, de couleurs dans une congrégation. À l’époque, ce n’était pas le cas. Elle a défié les esprits de l’époque”, souligne sœur Annie-Rose Telmar, supérieure générale des Filles de Marie.
Une révolution sociale, mais aussi religieuse.
À Rivière-des-Pluies, non loin de l’église, subsiste toujours le berceau de cette aventure. Sur un terrain obtenu auprès de Charles Desbassayns grâce au père Levavasseur, les premières religieuses s’installent en 1849 dans le plus grand dénuement.
“Une petite paillote faite de murs en torchis”, décrit un écrit du diocèse. La chambre de Marie-Magdeleine est toujours là, avec son sol en terre battue et ses murs en torchis. C’est là qu’elle dormait, loin du confort de la villa créole familiale qu’elle avait quittée. La pièce se visite aujourd’hui dans le cadre de circuits guidés par Danielle Maillot.

Des écoles aux lépreux
Très vite, l’action dépasse les murs de la petite communauté. Marie-Magdeleine développe des écoles-ouvroirs destinées notamment aux filles pauvres et nouvellement affranchies. On y apprend à lire et à écrire, mais aussi à coudre et à effectuer différents travaux manuels.
Les œuvres se développent à Rivière-des-Pluies, Quartier-Français, à Colimaçons, à Saint-Denis avec la Maison de la Charité, Saint-Benoît, Sainte-Anne ou encore Bethléem.
En 1858, les Filles de Marie sont aussi appelées auprès des malades de la léproserie de Saint-Bernard. À une époque où la maladie effraie et où les lépreux sont rejetés aux marges de la société, les religieuses acceptent cette proximité quotidienne.
Mère Marie-Magdeleine de la Croix écrit dans son journal : “Mes sœurs, mille peintures ne sauraient dépeindre les souffrances que nous voyons ici.”
Sa devise prend alors tout son sens : “Ma part sera celle que le monde rejette.”


Rejetée jusque dans l’Église
Mais son œuvre est loin de faire l’unanimité.
Marie-Magdeleine dérange d’abord son propre milieu. Son choix de vivre avec des femmes anciennement esclaves et de les placer sur un pied d’égalité avec les femmes blanches heurte les hiérarchies de la société coloniale.
“Elle a été rejetée, méprisée, calomniée. On s’est moqué d’elle”, raconte Danielle Maillot. Le pouvoir local lui est également hostile. Lorsqu’elle signale au maire de Sainte-Marie l’installation de sa communauté à Rivière-des-Pluies, Danielle Maillot rapporte cette réponse : “Je sais que vous êtes présentes sur le territoire de ma commune mais surtout ne me demandez jamais rien.”
Les résistances viennent aussi de l’intérieur de l’Église de l’époque. Certains prêtres dissuadent des familles d’envoyer leurs filles chez les Filles de Marie en raison de la présence de femmes noires. D’autres refusent même, selon les archives citées par Danielle Maillot, de confesser les religieuses noires. À Bethléem, l’évêque de l’époque refuse d’envoyer un prêtre auprès de la communauté.
Marie-Magdeleine peut toutefois compter sur quelques soutiens, au premier rang desquels le père Frédéric Levavasseur ou le gouverneur Hubert Delisle, marié à Amelina Pignolet de Fresnes, la cousine d’Aimée.
C’est dans ce contexte que la reconnaissance pontificale obtenue à la fin de sa vie prend toute son importance. Quelques jours avant sa mort, sous le pontificat de Léon XIII, les Filles de Marie deviennent une congrégation de droit pontifical. Après des décennies de résistances locales, elles ne dépendent désormais plus seulement des autorités ecclésiastiques de l’île, mais directement de Rome.
Plus de 130 ans plus tard, le nom de Léon résonne donc singulièrement chez les Filles de Marie.


La première Réunionnaise bienheureuse ?
L’œuvre de Marie-Magdeleine lui a largement survécu. La Providence, à Saint-Denis, demeure la maison mère et le couvent de la congrégation. Elle abrite également le musée de la Vraie Fraternité consacré à sa fondatrice.
Les Filles de Marie comptent aujourd’hui 298 religieuses, présentes à La Réunion, Maurice, Rodrigues, Madagascar, aux Seychelles, en Afrique de l’Est et jusque dans l’Hexagone. Elles poursuivent leur action auprès des enfants, des malades, des personnes âgées, des prisonniers et des populations démunies.
Mais leurs regards sont désormais tournés vers Rome.
Si Marie-Magdeleine était béatifiée, elle deviendrait la première Réunionnaise de naissance élevée au rang de bienheureuse. La Réunion compte déjà un bienheureux : le frère Scubilion, béatifié par le pape Jean-Paul II à Saint-Denis en 1989. Mais celui-ci était né en Bourgogne avant de consacrer 34 années de sa vie à La Réunion.

Mais avant Rome, c’est aussi à La Réunion de redécouvrir Marie-Magdeleine.
“C’est le défi des écoles, de l’Église, des institutions de transmettre notre histoire et notre patrimoine”, estime Mgr Pascal Chane-Teng.
Depuis 2024, Danielle Maillot organise des parcours sur les traces de la religieuse, de sa chambre en torchis à Rivière-des-Pluies à La Providence, en passant par la léproserie de Saint-Bernard, Hell-Bourg ou Bethléem. Elle estime avoir déjà accompagné près de 5 000 personnes.
Pour toucher les plus jeunes, elle a également écrit Ma part sera celle que le monde rejette, une pièce qui sillonne désormais les paroisses réunionnaises avant de franchir l’océan. Le diocèse de Port-Louis, à travers le cardinal Maurice Piat, évêque émérite, et Mgr Jean Michaël Durhône, évêque en exercice, a invité la troupe à se produire à Maurice en juillet 2027.
Musée, livres, visites, théâtre : derrière ce travail de mémoire se dessine un autre objectif. Faire connaître Marie-Magdeleine pour la faire reconnaître.
9 000 documents pour témoigner de sa vie et de son œuvre
La cause en béatification a été officiellement ouverte en août 2021, au couvent de La Providence, sous l’épiscopat de Mgr Gilbert Aubry.
L’enquête diocésaine représente un travail titanesque mené par la commission historique et le tribunal diocésain. Danielle Maillot évoque environ 9 000 pièces et 74 boîtes finalement expédiées à Rome.
En 2023, Rome a validé le travail d’enquête mené par le diocèse. Depuis, “la procédure est toujours en cours”, rappelle Mgr Chane-Teng.
Marie-Magdeleine est pour l’heure Servante de Dieu. L’étape suivante serait la reconnaissance de ses vertus héroïques, qui permettrait de la déclarer vénérable. Puis viendrait la béatification.

Mais pour y parvenir, il manque encore une pièce essentielle : un miracle reconnu par l’Église.
Des grâces sont déjà attribuées à Marie-Magdeleine. Sœur Geneviève raconte notamment le cas d’une femme qui rencontrait des difficultés pour avoir des enfants et qu’elle a accompagnée prier sur son tombeau pendant le Covid. Quelques mois plus tard, celle-ci lui annonce une grossesse. Elle donnera naissance à trois garçons. Le témoignage, affirme la religieuse, a été transmis à Rome.
Mais aucun miracle n’a encore été authentifié.
D’où l’autre enjeu de cette campagne de popularisation : encourager les fidèles à prier par l’intercession de Marie-Magdeleine et pour sa béatification. Plus elle sera connue, espèrent ses défenseurs, plus les fidèles pourront se tourner vers elle et, peut-être, obtenir une grâce susceptible d’être un jour reconnue.
Les Réunionnais croyants savent donc ce qu’il leur reste à faire !
Jean-Paul II : “Mes sœurs, vous avez déjà une sainte”
L’espoir ne date pas d’hier. Lors de la venue de Jean-Paul II à La Réunion en 1989, Danielle Maillot raconte que le pape aurait découvert l’œuvre de la congrégation et lancé aux religieuses : “Mais mes sœurs, vous avez déjà une sainte.”
Trente-sept ans plus tard, la prophétie attend toujours sa traduction officielle.
À un peu plus d’un mois de la venue de Léon XIV en France, personne ne prétend que le voyage papal entraînera mécaniquement une accélération du dossier. Mais le moment est symbolique.
Mgr Pascal Chane-Teng ne se rendra d’ailleurs pas en métropole pour cette visite. Il attend 2027, lorsque les évêques des îles de l’océan Indien doivent effectuer leur visite officielle à Rome.
Après Léon XIII, qui avait reconnu la congrégation des Filles de Marie, c’est désormais vers Léon XIV que ces dernières tournent leurs regards.

Sœur Annie-Rose Telmar interpelle directement le souverain pontife :
“Je suis sûre qu’il va être marqué par l’histoire de Mère Magdeleine, puisque le procès en béatification est dans les mains des cardinaux et de l’équipe de la cause des saints. Je compte sur lui pour d’abord qu’elle soit vénérable, et puis faire en sorte qu’elle soit béatifiée pour notre Église, ici à La Réunion.”
Et si Mgr Pascal Chane-Teng disposait de cinq minutes avec Léon XIV ?
“Que dans cette petite île, il y a une grande figure qui a œuvré pour la réconciliation et pour les pauvres. Petite île, mais un grand peuple et de belles figures locales.”
Léon XIII avait reconnu sa congrégation. Jean-Paul II avait soufflé aux Filles de Marie qu’elles avaient déjà “une sainte”. Plus de 130 ans après sa mort, c’est désormais vers Léon XIV que La Réunion tourne les yeux.
Avec l’espoir de voir Marie-Magdeleine de la Croix devenir la première Réunionnaise de naissance déclarée bienheureuse.
Et peut-être, un jour, la première sainte réunionnaise.
De “Servante de Dieu” à sainte, un long chemin vers les autels
La reconnaissance d’un saint par l’Église catholique obéit à une procédure particulièrement codifiée. Des règles que Benoît XVI avait lui-même rappelées en 2006, en insistant sur la rigueur des enquêtes et sur la nécessité d’établir avec certitude les vertus ou le martyre du candidat ainsi que les éventuels miracles attribués à son intercession.
Tout commence dans le diocèse, où sont recueillis témoignages, écrits et archives. Lorsque la cause est officiellement ouverte, le candidat devient Serviteur de Dieu ou Servante de Dieu. C’est aujourd’hui le cas de Marie-Magdeleine de la Croix.
Vient ensuite le titre de Vénérable. Il peut être accordé après la reconnaissance par le pape de “l’héroïcité des vertus” du candidat, au terme de l’examen du dossier par le Dicastère pour les Causes des Saints.
Pour accéder à la béatification, une étape supplémentaire est nécessaire : dans une cause comme celle de Marie-Magdeleine, un miracle attribué à son intercession doit être reconnu. Les faits, notamment lorsqu’il s’agit d’une guérison, sont soumis à des expertises médicales puis à un examen théologique. Les martyrs constituent une exception : aucun miracle n’est exigé pour leur béatification.
Enfin, après la béatification, un nouveau miracle est normalement nécessaire pour ouvrir la voie à la canonisation. La décision finale revient au pape et le bienheureux devient alors saint pour l’Église universelle.
Marie-Magdeleine est aujourd’hui Servante de Dieu. Ses défenseurs espèrent donc la voir déclarée vénérable, puis obtenir la reconnaissance d’un miracle qui permettrait sa béatification. Elle deviendrait alors la première Réunionnaise de naissance déclarée bienheureuse.
Source : Vatican, Dicastère pour les Causes des Saints ; règles de la procédure rappelées par Benoît XVI en 2006.
Prosper Ève, un travail décisif pour la cause
Derrière les milliers de documents aujourd’hui entre les mains de Rome, il y a aussi le patient travail du professeur Prosper Ève. Historien et professeur émérite de l’Université de La Réunion, il s’intéresse depuis de longues années à Marie-Magdeleine de la Croix, aux Filles de Marie et à leur place dans l’histoire réunionnaise.
Son rôle a notamment été central lors de l’instruction de la cause en béatification. Prosper Ève a présidé la commission historique chargée de travailler sur les archives et de documenter le parcours de la fondatrice. Un travail de longue haleine qui a contribué à constituer l'imposant dossier transmis au Vatican : quelque 9 000 pièces réparties dans 74 boîtes.
Danielle Maillot, qui assurait pour sa part le volet administratif de la procédure au diocèse, tient d'ailleurs à rappeler son rôle : “Je tiens à saluer ici le travail du professeur Prosper Ève, parce que c’est lui qui était président de cette commission, et il a passé vraiment beaucoup de temps. C’est une histoire qui le passionne autant que moi.”
Mais son travail autour de Marie-Magdeleine ne s’est pas limité au procès en béatification. Depuis la fin des années 1990, l’historien lui a consacré des recherches, plusieurs ouvrages et publications et a participé à la documentation du musée de la Vraie Fraternité, à La Providence. Il a également porté cette histoire sur les planches à travers plusieurs pièces de théâtre, dont La Grande Réparation.
Un travail historique et de transmission qui a largement contribué, bien avant l’ouverture officielle de la cause en 2021, à sortir de l'ombre l'œuvre de Marie-Magdeleine de la Croix et à rassembler la matière qui permet aujourd'hui de mieux la connaître.


