"On m’a dit que je n’avais qu’à pas être Comorien" : Du Bas-de-la-Rivière aux plateaux de cinéma, l’étonnante revanche d’Issam Aboudou

À 25 ans, Issam Aboudou boxe, joue la comédie et travaille au collège de Montgaillard. Il a tourné dans "Enchaînés", "ONG" et bientôt "Chercheur d’or". Mais avant les plateaux, il y a eu le Bas-de-la-Rivière, les moqueries, un placement, des contrôles de police et, à 14 ans, une interpellation qui a laissé des traces. Noir et d’origine comorienne, le jeune Réunionnais raconte un parcours où il a souvent fallu faire davantage pour prouver qu’il avait simplement sa place. Portrait.
"T'aimes bien mes chaussures ? Difficile de les trouver ici, encore plus en taille 48". Léger, décontracté, ses premiers mots respirent la tendresse et une forme d'extravagance. Car sinon, ce grand gaillard (1,90 m passé) parle calmement. Presque trop calmement pour certaines histoires qu'il raconte. Comme si, avec le temps, les souvenirs avaient fini par se ranger dans des cases. La boxe dans l'une. Le cinéma dans l'autre. Entre les deux, tout ce qu'il a fallu encaisser.
Issam Aboudou a 25 ans. Il est AED (assistant d'éducation) au collège de Montgaillard, boxeur, comédien. Il pratique le kick-boxing, la boxe thaï et désormais la boxe anglaise. À l'écran, on l'a vu dans "Enchaînés", une série France TV tournée à La Réunion, et bientôt dans "ONG", une production belge destinée à OCS, puis dans "Chercheur d'or". Sur le papier, le parcours est déjà fourni. Dans la réalité, il est beaucoup plus accidenté.
"The Mask"
Il commence par le Bas-de-la-Rivière. Une enfance dans un quartier qu'il refuse de regarder avec les lunettes de ceux qui n'y vivent pas. "Moi, je vis là-bas." Et contrairement à ce que racontent parfois les réputations, "ça ne craint pas". Le jeune homme, très apprêté et apprécié, parle de la petite place, des salutations, des habitants qui se connaissent. Aussi de ce que le quartier n'a pas, les équipements, les espaces pour les jeunes, les possibilités.
Sa mère travaille énormément, notamment comme femme de ménage, jusqu'à pouvoir obtenir un logement à La Bretagne. C'est là que les choses se compliquent pour lui. Un jeune d'origine comorienne dans un environnement où cette origine est "moins présente".
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Au collège, les insultes arrivent. Il a déjà connu un grave accident, des brûlures au visage et aux pieds. On le surnomme "The Mask", "Jean Jambon", "Comorose". Puis viennent les retards, les difficultés scolaires et cette phrase qui lui reste en tête.
"On me dit "Ah, t’es tout en retard", j’explique pourquoi. On me dit "Bon, t’as pas qu’à être Comorien"."
Issam Aboudou est alors suivi par les services éducatifs, finit devant le juge des enfants. Ce n'est pas encore le cinéma. Mais c'est déjà une histoire de regard. Celui que les autres posent sur lui, et celui qu'il devra apprendre à modifier.
JCVD
La suite tient en partie à ceux qui l'entourent. Sa sœur, sa mère, son coach Rachid, qu'il décrit comme un père, qu'il n'a jamais eu. Chez eux, pas question de transformer les coups reçus en rendant les coups. Plutôt travailler. Se relever. Recommencer. "On m’a tapé dessus et je vais taper sur les autres. Non, c’est de la résilience et de l’humilité. Beaucoup de travail."
La boxe arrive avant le cinéma. Enfant, Issam regardait Jean-Claude Van Damme et rêvait déjà de films de combat. Puis coach Rachid le forme, l'accompagne, devient son mentor. Issam progresse, gagne des titres. Et le cinéma finit par pousser la porte presque par hasard. Un casting de Cartel Prod, une rencontre, le théâtre d'improvisation, puis un court-métrage. Le film voyage jusqu'en Angleterre, est nommé aux BAFTA et présélectionné aux Oscars. Rien que ça.
Avec "Enchaînés", quelque chose bascule. La série arrive alors qu'il cherche un logement et un emploi. Les deux se débloquent presque simultanément. "Quand Enchaînés est arrivée dans ma vie, j’ai trouvé en même temps un travail et un logement. Tout s’est vraiment enchaîné."
Le jeune homme né à Saint-Denis y trouve aussi une famille de cinéma. Et un rôle difficile, celui de Philogène, un esclave. Issam Aboudou découvre physiquement ce que les livres ne lui avaient jamais fait ressentir. Une scène d'enterrement le bouleverse. "Je ne me rendais pas compte à quel point il était dur d’être esclave." Sur le plateau, il ne va pas bien. "On peut me dire que ce n’est que du cinéma, mais moi, je l’ai réellement vécu."
Contrôles
L'histoire pourrait s'arrêter là, avec un jeune acteur réunionnais qui prend son envol. Mais Issam raconte aussi ce qui continue de se passer en dehors des plateaux.
Il était encore adolescent lorsqu'il a été arrêté alors qu'il allait chercher sa nièce à la crèche. Il avait 14 ans. Il raconte avoir été frappé et tasé, avant que les policiers constatent finalement qu'il n'avait pas de casier.
Aujourd'hui encore, certains contrôles lui rappellent qu'il n'est pas toujours regardé comme un jeune homme qui va simplement faire du sport ou rentrer chez lui. Une scène récente, après s'être habillé soigneusement, l'a marqué. Contrôle. Sortie du véhicule. Palpation. Questions sur les armes. Puis, au bout de quelques minutes, la reconnaissance. "Ah, mais au final, je te reconnais. Tu tournes dans la série et tout." Puis cette autre remarque d'un policier qui croyait avoir affaire à quelqu'un qui vendait de la drogue...
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"Je n'en veux à personne." Pourtant, même lorsque le costume change, le regard posé sur lui peut rester le même.
C'est peut-être pour cela que son ambition dépasse le simple fait de devenir acteur. Le grand Issam veut être reconnu pour ce qu'il sait faire. Pas seulement identifié par son quartier, sa couleur de peau ou son origine.
"Je pense que nous avons notre place partout. Nous devons même nous imposer et montrer que nous sommes passionnés, que nous sommes des artistes et que nous sommes compétents."
Graine de champion
À Paris, il a désormais une agente, de l'agence VDLL. Le Réunionnais continue de se former. Il écrit aussi. En 2025, il intègre "Talents la Kour", un dispositif autour de l'écriture et du développement de projets cinématographiques. Il y présente "Le choix de Omar", l'histoire d'un jeune boxeur réunionnais et comorien, tiraillé entre sa passion, sa famille, son quartier et les attentes qui pèsent sur lui. Un peu de lui.
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Un garçon qui aime aider tout le monde, qui ne sait pas toujours dire non, qui doit choisir entre une sélection de boxe et les problèmes des autres. Un jeune qui veut devenir champion. Une histoire de famille, de quartier, de religion, de boxe et de loyautés. Autrement dit, une histoire de place.
Issam rêve aussi d'autres films. "Intouchables", pour Omar Sy, parce qu'il y a vu un acteur noir passer du rire au drame et occuper enfin le centre de l'écran. "Django", pour Jamie Foxx et pour ce qu'il représente. Il imagine même ce personnage dans une histoire réunionnaise.
"Pour Django, je me dis que, s’il y avait eu à La Réunion un esclave capable de faire tout ce que fait Django, cela aurait été beau et incroyable."
Le jeune homme voudrait raconter Sitarane, l'homme-coq, les histoires des bassins, l'esclavage encore. Raconter La Réunion autrement que comme un décor.
Entrer, tenir
À 25 ans, Issam Aboudou se considère encore comme un jeune acteur. "J'ai encore beaucoup à apprendre. Mais je sais ce que je veux devenir". Pas simplement un "talent réunionnais". Pas simplement un acteur noir. Pas simplement un jeune d'origine comorienne qui a réussi à sortir de son quartier.
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Plutôt un acteur. Un boxeur. Un homme qui aura écrit lui-même une partie de son scénario et cette envie presque têtue de montrer qu'on peut venir d'un endroit où l'on vous assigne une place et finir par choisir soi-même où l'on veut apparaître.
Sur un ring comme devant une caméra, il reste finalement la même règle. "Il faut entrer. Et tenir."


