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Qui a le droit de représenter La Réunion ? Derrière le "privilège zorèy", un débat sur le pouvoir

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le dimanche 14 juin 2026 à 06H18
Photo d'illustration.

En quelques semaines, La Réunion est passée d'une polémique autour d'une chanteuse de maloya à un débat de société sur les rapports de domination hérités de l'histoire coloniale. Derrière l'expression "privilège zorèy", qui s'est imposée dans le débat public, se joue peut-être bien davantage qu'une simple querelle de mots. L'émergence d'un nouveau récit politique, où les concepts des sciences sociales rencontrent enfin les réalités réunionnaises.

Des mots décrivent le monde. D'autres cherchent à le transformer. Le "privilège zorèy" se glisse dans les deux.

Il y a encore quelques semaines, l'expression restait timide dans le débat public réunionnais. Aujourd'hui, elle irrigue les tribunes, les émissions de radio, les commentaires sur les réseaux sociaux et jusque dans les discussions familiales. Comme souvent lorsqu'un concept (re)surgit brutalement dans l'espace public, il évoque autant de choses sur la société qui le produit que sur celle qu'il prétend décrire.

Car derrière le "privilège zorèy", ce n'est peut-être pas seulement des Métropolitains qu'il est question. Il est question de pouvoir.

Quand un mot change de nature

L'histoire commence il y a très longtemps. Mais avec des rappels réguliers.

Lorsque, il y a 15 jours de ça, Marie Lanfroy, figure du groupe Saodaj, est prise pour cible sur les réseaux sociaux parce qu'elle interprète du maloya alors qu'elle est perçue comme "zorey", le débat semble d'abord porter sur l'appropriation culturelle. Très vite pourtant, il déborde largement du cas personnel.

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Qui peut chanter le maloya ? Qui peut représenter une culture née de l'esclavage et de la résistance ? À qui appartient un patrimoine devenu universel sans cesser d'être profondément réunionnais ?

Dans une tribune publiée quelques jours plus tard, plusieurs voix dénoncent le cyberharcèlement dont la chanteuse est victime et rappellent que le maloya s'est toujours construit dans le partage, la rencontre et la créolisation. Elles mettent en garde contre la tentation de réduire cette culture à une identité figée ou à une appartenance biologique.

Le débat aurait pu s'arrêter là. Il vient au contraire de (re)commencer.

D'un fait divers culturel à une théorie de la société

Quelques jours plus tard, plus de 150 universitaires, artistes, enseignants, chefs d'entreprise, syndicalistes et militants publient une nouvelle tribune. Cette fois, il n'est presque plus question de Marie Lanfroy. Le sujet est ailleurs. Plus large.

Les signataires appellent à "reconnaître des déséquilibres historiques encore présents dans l'accès à la parole, aux responsabilités, aux ressources et à la visibilité". Ils affirment que nommer le "privilège zorèy" ne revient pas à désigner des coupables, mais à rendre visibles des mécanismes hérités de l'histoire coloniale.

En quelques jours, le débat change complètement de registre. Il ne porte plus seulement sur le maloya. Il porte sur la manière dont le pouvoir circule à La Réunion.

Bourdieu sous les tropiques

Ce déplacement n'a rien d'anodin. Car derrière cette plus ou moins nouvelle expression se cache un vocabulaire que les sociologues connaissent depuis longtemps.

Lorsque Gaël Velleyen explique que "le privilège zorey, c'est pas dire que tous les zorey ont de l'argent. C'est de dire qu'à une situation égale, le zorey il passe", il ne parle pas seulement d'argent. Il parle de probabilité. De réseaux. De crédibilité spontanée. D'accès plus facile à certains espaces.

Autrement dit, il parle de ce que Pierre Bourdieu appelait les différentes formes de "capital".

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Le sociologue français expliquait que les inégalités ne se transmettent pas uniquement par le patrimoine économique. Elles passent aussi par le capital culturel (les diplômes, les codes, la manière de parler), par le capital social (les relations, les réseaux) et par le capital symbolique, cette forme de reconnaissance qui fait qu'une parole paraît immédiatement plus légitime qu'une autre.

Le pouvoir ne se limite jamais à l'argent. Il réside aussi dans ce qui semble naturel.

Qui est spontanément considéré comme compétent ? Qui inspire confiance ? Qui obtient plus facilement un entretien d'embauche, une responsabilité, une visibilité médiatique ou une reconnaissance institutionnelle ?

C'est précisément cette mécanique que les promoteurs du "privilège zorèy" disent vouloir mettre au jour.

La mémoire coloniale comme grille de lecture

Mais le collectif franchit un pas supplémentaire que Bourdieu n'avait pas entièrement exploré. Sa réflexion s'inscrit explicitement dans les études décoloniales.

La tribune cite la "colonialité du pouvoir", concept élaboré par le sociologue péruvien Aníbal Quijano. Son idée est simple. "La fin de la colonisation n'efface pas automatiquement les hiérarchies qu'elle a produites." Elles continuent parfois de structurer les institutions, les imaginaires, les critères de légitimité ou les trajectoires sociales.

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La Réunion n'échapperait pas à cette logique.

Selon les signataires, certains déséquilibres observés aujourd'hui ne peuvent être compris sans tenir compte de cet héritage historique. Ce déplacement intellectuel est donc majeur. Car il ne s'agit plus seulement d'expliquer les inégalités par les différences de classe, comme le faisait Bourdieu. Il s'agit aussi de les penser à travers l'histoire coloniale de l'île.

Deux récits qui ne parlent pas la même langue

Et c'est peut-être ici que se niche le principal malentendu. Les défenseurs du "privilège zorèy" parlent de structures. Leurs contradicteurs entendent une accusation personnelle. Les premiers utilisent le vocabulaire des sciences sociales. Les seconds répondent sur le terrain moral.

Lorsqu'un sociologue évoque un "privilège", il ne dit pas qu'une personne est "coupable". Il décrit un "avantage statistique, souvent invisible pour celui qui en bénéficie". Dans le débat public, le mot est pourtant reçu comme un reproche.

Deux définitions coexistent. Elles ne se rencontrent pourtant presque jamais.

Glissant contre Fanon ?

En réalité, ces deux visions de La Réunion semblent aujourd'hui s'affronter.

La première, héritière de la pensée du philosophe martiniquais Édouard Glissant, célèbre la créolisation comme une "dynamique permanente de rencontre et de métissage". Dans cette perspective, les cultures vivent précisément parce qu'elles circulent, se transforment et s'enrichissent mutuellement. Le maloya, par exemple, inscrit au patrimoine immatériel de l'Unesco, n'appartiendrait à personne parce qu'il appartient désormais à tous. A tout le monde.

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La seconde, plus proche des analyses de Frantz Fanon (psychiatre martiniquais, essayiste et militant anticolonialiste français) ou des théories décoloniales contemporaines, rappelle que les échanges culturels ne s'effectuent jamais dans un "vide historique". Ils s'inscrivent dans des "rapports de domination hérités de la colonisation". Avant de célébrer le métissage, disent ses défenseurs, encore faut-il regarder qui occupe les positions de pouvoir, qui représente la culture réunionnaise, qui obtient les financements ou la reconnaissance.

Ces deux récits ne sont pas forcément incompatibles. Mais ils ne répondent pas à la même question. L'un demande comment vivre ensemble. Quand l'autre demande qui décide des règles du vivre-ensemble.

Plus qu'un concept, un symptôme

Alors, le "privilège zorèy" existe-t-il ? Il appartiendra aux chercheurs, aux historiens et peut-être aux statistiques de documenter ou de nuancer cette hypothèse.

Mais seule certitude à ce jour, depuis des semaines, La Réunion ne débat plus seulement d'un mot, mais interroge les récits sur lesquels elle s'est construite.

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La départementalisation, dont on fête les 80 ans cette année, a longtemps porté la promesse de l'égalité républicaine. La créolisation a raconté la rencontre des cultures. Le "privilège zorèy" introduit donc une autre narration. Celle des rapports de pouvoir, des héritages coloniaux et des inégalités qui survivraient aux institutions.

Comme tous les concepts (presque) nouveaux, il divise. Comme tous les concepts importants, il oblige surtout à penser.

Sa véritable force ? Ne pas apporter une réponse définitive sur la société réunionnaise, mais contraindre chacun à se demander pourquoi deux mots suffisent aujourd'hui à réveiller une histoire qui, manifestement et quotidiennement, n'a jamais cessé d'habiter l'île.

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