Avec "Les grandes personnes", l’auteur de BD réunionnais Téhem signe une touchante fable humaniste

L’auteur de Tiburce et Vingt Décembre est de retour avec un album étonnant, à mi-chemin entre le récit fantastique et le conte initiatique, dans une île imaginaire peuplée de créatures étranges. Les grandes personnes-Récits du naufrage de la Belle Héloïse, est paru chez Dargaud.
Deux ans après l’excellent Vingt Décembre, publié chez Dargaud avec Appollo au scénario, c’est le grand retour de Téhem en solo. L’auteur de bande dessinée réunionnais, créateur de Tiburce et auteur à succès des séries jeunesse Malika Secouss et Zap Collège signe, toujours chez Dargaud, l’intriguant Les grandes personnes, ou les Récits du naufrage de La Belle Héloïse.
Naufrage, esclaves et géants
L’histoire se situe dans un XVIIIe siècle où la traite des Noirs est encore une réalité. Emilien, imbuvable héritier d’une famille de négriers, tient absolument à convoyer sa première cargaison d’esclaves et force le capitaine de son navire, La Belle Héloïse, à braver une météo menaçante. Résultat : un naufrage dramatique, dont seuls semblent avoir survécu l’odieux aristocrate et une vieille esclave, la débonnaire Prudence.

L’improbable duo atterri sur une île inconnue, qu’ils découvrent bientôt peuplée d’étranges créatures réparties en deux tribus : les communicantes et organisées Géantes et les bestiaux et cruels Ventrus. Séparés, Emilien et Prudence vont connaître des destins bien différents. Lui se retrouve à l’état d’esclave, voire d’animal de compagnie, tandis qu’elle use de son bon sens pour organiser sa survie dans ce milieu hostile et faire connaissance avec la population autochtone.
"C’est parti d’un cauchemar"
Le départ d’un palpitant récit à plusieurs voix, raconté du point de vue de chacun des personnages principaux. « C’est parti d’un cauchemar que j’ai fait il y a dix ans, dans lequel un géant tenait un humain en laisse comme un petit chien », se souvient Téhem, qui va d’abord chercher à en tirer une histoire humoristique.
Mais après avoir essuyé plusieurs refus d’éditeurs, il laisse évoluer l’idée jusqu’à s’y replonger en 2020, quand sa résidence aux archives départementales pour la réalisation de Vingt Décembre lui permet d’accéder à de nombreux documents traitant de l’esclavage. Il imagine alors cette inversion des rapports de domination, où l’esclavagiste devient lui-même esclave, dans un monde où il ne maîtrise plus les codes.

Un air de Gulliver
« J’avoue que j’ai pris un certain plaisir à maltraiter le personnage d’Emilien, que sa nouvelle situation va faire évoluer jusqu’à des notions d’humanisme totalement absentes chez lui au départ », explique l’auteur, qui reconnaît une filiation de l’album avec Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift. L’album n’est pas sans évoquer non plus les questions nées au siècle des Lumières sur la condition de l’Homme, avec ce clin d’œil à La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau dans le nom du navire des naufragés.

L’histoire est aussi truffée de références à peines voilées à La Réunion, souvent présentes dans l’œuvre de Téhem : l’insularité et le passé colonial bien sûr, mais aussi la faune, la végétation ou l’utilisation des plantes médicinales que la tisaneuse Prudence maîtrise sur le bout des doigts.
« Le plus difficile dans cet album, c’était de raconter une même scène plusieurs fois d’un point de vue différent, tout en faisant avancer l’histoire », reconnaît Téhem, qui a dû recourir à des tableurs Excel et autre timeline avec des post-it pour élaborer sa trame « en escalier ». Mais en jouant sur les effets de cadrage, d’angle et de perspective, il relève le défi du récit choral sans jamais tomber dans la répétition. Le dessin, toujours énergique et précis, fourmille de savoureux détails.
"Foi dans la jeunesse"
Résultat, une fable humaniste à la fois drôle et touchante, qui laisse « un brin d’espoir » selon un Téhem illustrant sa « foi dans la jeunesse », à l’image de cette enfant des Géantes plus intriguée qu’impressionnée par ces étranges petits humains. Sorti en janvier dernier, l’album de 152 pages provoque des sourires, mais aussi une réflexion plus profonde sur les notions d’humanité, d’évolution, de repli sur soi ou de partage.
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Le pensionnaire du Cri du Margouillat travaille déjà quant à lui sur de nouveaux projets : une collaboration avec le site Médiapart pour un album documentaire sur l’enseignement privé intitulé L’école des privilèges, et un dernier pan à la trilogie réunionnaise entamée avec Appollo dans Les Chroniques du Léopard et Vingt Décembre. Mascareignes, c’est son titre, abordera l’histoire des tout premiers habitants de La Réunion. Encore une affaire d'île, de découverte et d'organisation humaine.



