"Créole jusqu’au bout des ongles" : comment Mémona Hintermann-Afféjee tente de déplacer le débat après la polémique

La grande reporter Mémona Hintermann-Afféjee s'enfonce-t-elle dans la polémique ? Entre indignation affichée et angle mort persistant, la journaliste réunionnaise se défend… mais laisse surtout apparaître un décalage qui interroge. Nous lui avons accordé un entretien. Analyse, sans complaisance.
Il y a des indignations qui éclairent. Et d’autres qui éblouissent au point d’aveugler.
Dans la séquence actuelle, Memona Hintermann-Afféjee coche plutôt la seconde case. Tout, chez elle, semble aller trop vite pour être remis en question. "Je suis en train de faire les frais d’une cabale", nous confie-t-elle ce jeudi 2 avril. Le mot surgit comme une évidence, presque un réflexe pavlovien. Cabale politique, emballement des réseaux, manipulation locale. Le récit est prêt.
Le problème, c’est qu’il contourne l’essentiel.
Car à l’origine, il y a bien des mots. Les siens. "Est-ce qu’accoler les mots homo sapiens et le mot noir, c’est aujourd’hui interdit ? Mais c’est dingue." Une phrase qu’elle continue d’assumer, presque bravache. Et puis cette autre, moins reprise mais autrement plus lourde. "Vous parlez créole comme des enfants."
On peut invoquer le montage, le contexte, la vitesse du direct. Mais certaines phrases ont la vie dure. Elles résistent aux explications parce qu’elles portent en elles une vision du monde.
Stratégie du déplacement
Chez Hintermann, la mécanique est bien huilée. À chaque critique, un déplacement. Le problème ne serait pas la phrase, mais sa diffusion. Pas le fond, mais la forme. Pas elle, mais les autres. En quelque sorte...
Les réseaux sociaux d’abord. "Il suffit que quelqu’un allume la mèche et c’est parti." Comme si la réaction n’était qu’un feu de broussailles numérique, sans racines. Comme si l’indignation ne pouvait pas être sincère.
🚨🇫🇷📺 FLASH
CE N’EST PAS UN SKETCH ! CNEWS A ENCORE FRAPPÉ ! ET CETTE FOIS-CI… ON FRANCHIT UN NOUVEAU CAP
UNE INTERVENANTE EXPLIQUE QUE, PARCE QU’ELLE A DES NIÈCES TRÈS TRÈS NOIRES, ELLE NE PEUT PAS ÊTRE RACISTE…ET ASSURE QU’ON A LE DROIT D’ÉVOQUER UN "HOMO SAPIENS" POUR… pic.twitter.com/XRwAhHVRo7
— Impact (@ImpactMediaFR) March 31, 2026
Puis la politique. Et là, le récit prend de l’épaisseur. Huguette Bello, qui a rapidement dégainé, devient l’axe central. "Elle me déteste, elle m'a traitée de pute !" La phrase claque, presque personnelle. Le conflit est ancien, explique-t-elle. Les années 70, le Parti communiste, l’autonomie, les insultes subies à ses débuts. La liste des querelles est longue...
Tout cela est sans doute vrai. Mais tout cela ne répond toujours pas à la question posée aujourd’hui.
C’est même l’un des paradoxes les plus frappants de cette affaire. Plus elle parle du passé, moins elle parle du présent.
L’identité comme bouclier
Sans détour : "Je suis créole jusqu’au bout des ongles." La formule revient comme un mantra. Elle sert de preuve, de garantie morale, presque de certificat d’innocence.
Sauf que l’identité n’est pas un argument en soi. Elle n’exonère ni des maladresses, ni des angles morts. Pas vrai ?
Car ce qui trouble dans cette affaire, ce n’est pas une intention raciste assumée. Rien, dans son parcours, ne va dans ce sens. Ce qui dérange, c’est autre chose. Plus diffus. Plus contemporain aussi. Une forme de distance. De surplomb.
Quand elle parle du créole "comme des enfants", elle ne se voit pas juger. Elle croit décrire. Et c’est précisément là que le bât blesse.
On peut être d’ici et ne plus parler exactement depuis ici.
La référence à Pierre Bourdieu, qu’elle convoque pour légitimer son point de vue, devient presque ironique. Car Bourdieu, le grand sociologue, n’a cessé de montrer comment les dominations symboliques passent justement par ces micro-déplacements de langage, ces hiérarchies implicites que l’on ne perçoit plus.
Le confort du micro ?
"Je vais là où on me tend un micro." La phrase se veut pragmatique, c'est certain. Elle est surtout révélatrice. Car dans le paysage médiatique actuel, aucun micro n’est neutre.
Aller sur CNews, ce n’est pas seulement parler. C’est s’inscrire dans un écosystème, avec ses codes, ses angles, ses attentes. Faire comme si cela n’avait aucune incidence relève soit de la naïveté, soit du déni. Ou peut-être un peu des deux.
Comparer sa présence à celle de Éric Coquerel est, à ce titre, éclairant. Lui y va en opposition frontale. Elle, "pour parler de son nouveau livre". Mais dans les deux cas, le cadre reste le même. Et il façonne ce qui se dit.
Le plateau n’est pas un simple décor. C’est un filtre. Encore plus chez certains médias.
*⃣ Mémona Hintermann a été membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (depuis @Arcom_fr) entre 2013 et 2019.
Pendant son mandat, son combat est celui de représenter "toutes les diversités françaises à la télévision".
A l'AFP, elle déclare, en janvier 2015, que "les télés ont… https://t.co/mXkln39vuU
— Clément Garin (@clem_garin) March 31, 2026
À l’écouter longuement, Memona Hintermann n’est pas la caricature que la polémique fabrique à la chaîne. Mais elle n’est pas non plus totalement victime du système qu’elle décrit. Il y a chez elle une fidélité à une certaine idée du journalisme, qui relève autant de la conviction que d’un angle mort.
Car refuser de hiérarchiser les espaces de parole, c’est aussi faire comme si tous se valaient, comme si le contexte n’infléchissait jamais le sens. Cette posture, qui se veut libre, flirte parfois avec une forme d’aveuglement. Elle parle, elle assume, elle corrige à peine. Et face au retour de bâton, elle s’étonne sincèrement.
Ce n’est pas feint. C’est presque plus troublant.
La tentation de la diversion
Autre ligne de défense. La diversion. "Il y a des problèmes de carburant, de vie chère. Est-ce que c’est fait pour détourner l’attention ?"
L’argument est plutôt rationnel, mais classique. Presque politique. Il permet de transformer une polémique en symptôme d’autre chose. De suggérer qu’elle serait instrumentalisée, donc illégitime quelque part.
Mais là encore, il évite l’essentiel.
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Car une société peut parfaitement être traversée par plusieurs tensions à la fois. Le coût de la vie et les questions identitaires. Les urgences économiques et les blessures symboliques. Opposer les deux, c’est souvent une manière de hiérarchiser ce qui mérite d’être entendu.
Et à La Réunion, ces questions-là ne sont jamais secondaires.
La parole glisse, mais n'empêche pas la chute
"Ils voudraient effacer toute ma vie", dit-elle encore. Comme si la critique actuelle venait nier un parcours, une carrière, une histoire.
Mais personne n’efface rien. Ce qui se joue est plus subtil. Une parole qui, pour la première fois peut-être, ne passe pas. Qui glisse. Qui accroche.
Et face à cela, une difficulté manifeste à comprendre pourquoi.
Il y a, dans son discours, une forme d’incrédulité persistante. "Est-ce que vous croyez vraiment que j’aurais dit quelque chose de blessant ?" La question est sincère. Désemparante. Mais elle rate sa cible. Car l’enjeu n’est pas ce qu’elle croit avoir dit. L’enjeu est ce qui a été entendu.
Et entre les deux, il y a parfois un monde.
On y revient, mais son insistance à se dire "créole jusqu’au bout des ongles" mérite elle aussi d’être prise au sérieux, mais sans lui servir d’abri confortable.
Elle dit quelque chose de vrai, un lien réel, une histoire personnelle, entre autres, tout en révélant, en creux, un décalage qu’elle peine à voir. Car parler de La Réunion depuis ailleurs, avec les codes d’ailleurs, finit par produire des frottements. Ceux qui grattent, qui dérangent.
Suffisant, pourtant, pour que certains mots sonnent faux. Et que la défense, à force de certitudes, peine à rattraper l’impression laissée.


