"Karantsink" : un livre pour comprendre comment Ziskakan a changé la société réunionnaise

L’écrivaine et journaliste mauricienne Shenaz Patel a recueilli des archives et témoignages sur 45 ans d’histoire de l’association Ziskakan, dont le groupe musical mené par Gilbert Pounia demeure le fer de lance. L’ouvrage « Karantsink » expose en textes et en images le cheminement, aux allures de combat politique et culturel, du collectif.
Shenaz Patel, votre livre retrace les 45 ans d’existence de Ziskakan, un mouvement dont les plus jeunes ignorent l’importance qu’il a pu avoir dans l’histoire de La Réunion, sans vouloir tomber dans la nostalgie. Vous êtes Mauricienne, depuis quand les connaissez-vous ?
Ziskakan, c’est une histoire d’amitié. Avec Gilbert Pounia et Annie Grondin on est amis depuis plus de 25 ans, ils ont vu ma fille grandir, j’ai vu leurs enfants grandir aussi. J’ai toujours été fascinée par cette histoire, je la trouve très inspirante.
Pour moi il n’est pas du tout question ici de nostalgie, mais d’inspiration. Je trouve que ce mouvement, parce que c’est un mouvement, a émergé à un moment clé de l’histoire de La Réunion. Ce livre n’évoque pas seulement le groupe, mais tout ce qui se passe à l’époque de la décolonisation, autour de la revendication identitaire, celle autour de la langue. C’étaient des moments extrêmement importants pour moi dans la constitution de l’histoire du pays Réunion et je trouve que Ziskakan est partie prenante de la constitution de cette histoire.
Au-delà du culturel et de l’artistique, pour moi c’est un mouvement éminemment politique, dans le sens de prendre part aux affaires de la cité et de vouloir faire les choses différemment. Parce que c’est cela qui caractérise le groupe : ce sont des jeunes qui se rencontrent autour du sport dans un premier temps, au club de handball de Joinville notamment, et puis qui, petit à petit, se regroupent et créent cette association.

Chacun contribue de 50 à 150 francs chaque mois en fonction de ses moyens et ils créent toute cette mouvance avec une radio, un label… Et d‘ailleurs les premiers albums de Baster, de Danyel Waro, c’est Ziskakan qui les sort. Ils créent aussi une maison d’édition, une boutique où il y avait plusieurs formes d’expression, y compris dans la mode. Il y a vraiment une identité culturelle qui s‘exprime et qui se développe.
Je trouve cela fascinant, pour moi c’est important d’en parler aujourd’hui, dans un monde où on tend à nous individualiser de plus en plus. Et de montrer la force, la beauté et la richesse du collectif. C’est un combat collectif avec sa densité, sa profondeur, sa force et sa beauté.

Je considère que Ziskakan est allé très loin. Avec tous les questionnements que cela implique, parce qu’à un moment, certains ne sont pas favorables à la professionnalisation du groupe, d’autres oui. Comment est-ce qu’on se finance, doit-on demander des subventions ? C’est parcouru par toutes ces questions.
Vous le rappelez dans le livre, certains membres de l’association ont choisi leur propre voie, comme Carpanin Marimoutou, Alain Armand ou Patrice Treuthardt. Le groupe a-t-il en quelque sorte phagocyté ce qu’était réellement le mouvement Ziskakan ?
Il y a eu un moment où l’expression était censurée, où on les mettait dehors, on leur coupait le micro, toutes les coupures de presse dans le livre le montrent. Ils allaient jouer chez les gens dans la cour, dans les champs de canne, donc il y avait un esprit extrêmement rebelle et de déconstruction. On est tellement aujourd’hui dans une époque où on bat en brèche le collectif, où on est dans une période d’individualisation à outrance. Alors oui, c’était un moment particulier, mais cela n’existait pas et ils l’ont fait, ils l’ont porté très loin. C’est inspirant de connaître cette histoire et de voir quelles en étaient les ramifications.

La démarche de ce livre a été d’aller à la rencontre de toutes les personnes qui ont fait Ziskakan à ses débuts, ces personnes qui ont été là tout au long de leur parcours, des personnes qui ont été inspirées par Ziskakan. Des personnes aussi qui ont rencontré Ziskakan ailleurs dans l’océan Indien, car c’est un groupe avec une orientation océan Indien très déterminée et très déterminante. C’est aussi la scène internationale : l’Inde, la France, les Etats-Unis, c’est tout ce rayonnement-là en fait.
Ils chantent en créole mais ils dégagent quelque chose qui fait que même le public qui ne comprend pas forcément toutes leurs paroles, il est porté par quelque chose. Ils incarnent une générosité, une solidarité, une humanité qui touchent les gens.
À Maurice, vous avez des artistes qui ont incarné cela aussi, parce que ces luttes-là sont partagées par les deux îles.
Bien sûr. Dans le chapitre océan Indien du livre, Gilbert Pounia dit qu’ils ont été inspirés par des artistes mauriciens en grande partie, à la fin des années 1970 il y avait toute une mouvance de chansons engagées à Maurice. D’ailleurs, c’est à Maurice, quand ils ont été invités par Dev Virahsawmy [militant politique et culturel mauricien, compagnon de route de Ziskakan, décédé en 2023], qu’ils ont rencontré Philippe de Magnée, l’ingénieur du son belge qui a été ensuite expulsé de Maurice parce que le gouvernement précédent lui reprochait d’avoir aidé le MMM et des artistes de gauche à enregistrer des K7. C’est lui qui va venir à La Réunion enregistrer l’album Bato Fou dans une église.
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Oui, il y a eu beaucoup de liens entre cette génération de chanteurs de chansons engagées à Maurice et Ziskakan. Je trouve intéressant chez eux cette ouverture sur l’océan Indien et sur d’autres musiques, ils ont introduit à La Réunion des instruments indiens ou venus d’Afrique, ils ont été les premiers à le faire.
Ce qui m’a toujours paru fascinant chez eux, c’est la façon dont ils ont allié les écrivains à la musique, les textes d’Axel Gauvin, Bernard Payet, Patrice Treuthardt, ce sont des gens qui écrivaient des textes extraordinaires. Il y a toujours eu cette recherche de trouver des gens qui écrivent, de travailler sur le texte autant que sur la musique, et d’avoir du sens.
La musique actuelle ne se singularise pas toujours par la qualité de ses textes. Quand je vois l’exigence qu’ils ont toujours eue eux par rapport à cela… Bato Fou est un texte extraordinaire, qui dit des choses qui résonnent encore aujourd’hui. Romans Pour Rico, c’est un texte extraordinaire.
La question de la qualité du texte n’est plus aussi fondamentale dans la musique aujourd’hui ?
Elle n’est pas toujours aussi fondamentale. Je ne suis pas non plus dans le « avant c’était mieux ». Maya Kamaty, à travers ses textes, dit des choses très fortes, même si elle le dit différemment.
Vous avez effectué un travail de recherches impressionnant dans les archives pour les besoins de « Karantsink ». Cela nous permet notamment d'avoir un aperçu de la richesse des auteurs réunionnais dans les années 1980. Il y avait un vrai besoin d’émancipation, d'expression, qui n’est peut-être plus aussi présent aujourd’hui ?
C’était un contexte, il y a quelques personnes qui le disent dans le livre. C’est un tissage, l’histoire de Ziskakan. Dans une vie il y a plein de fils qui tissent une vie humaine et je voulais que ce soit rendu dans le livre. Donc cela a été un travail de recherches d’archives, de coupures de journaux, et là je voulais remercier Pierre-Henri Aho, le directeur de la Bibliothèque départementale, il a été d’une aide extraordinaire, et je trouve que quand un pays met les moyens pour conserver sa mémoire, c’est très important. Nous, à Maurice, on pêche beaucoup de ce côté-là et c’est très frustrant.

Je ne voulais pas que ce soit un ouvrage fossilisé, je voulais rencontrer et faire intervenir le maximum de gens. Donc j’ai rencontré une bonne centaine de personnes, je les ai interviewées et un bon nombre d’entre elles ont la parole dans le livre pour dire leur vision de Ziskakan, leur vécu. Ce n’est pas une personne qui raconte, ce sont des regards croisés, des paroles croisées.
Parmi les personnes rencontrées pour les besoins du livre, il y en a-t-il qui ont une appréciation un peu négative sur ce qu’est devenu le mouvement ?
Oui bien sûr, et le livre en parle. Alain Armand en parle, parce que lui a pris une orientation directement politique, et il n’était pas d’accord. Gérard Chopinet aussi, il a pris ses distances au moment où le groupe décide de se professionnaliser. Pour lui ce n’était pas acceptable de demander des subventions. Carpanin Marimoutou prend ses distances à un moment pour se consacrer davantage à son travail universitaire. Le livre dit cela aussi, parce que c’est comme une vie humaine. Gilbert Pounia en parle au sujet des musiciens : il dit qu’il y a des gens qui sont venus et qui sont repartis, et que parfois c’est un déchirement.
Voyez-vous à La Réunion ou à Maurice des groupes émerger et qui seraient les messagers de ce combat politique et culturel des années 1980 et 1990 ?
C’est clair que le contexte est tout à fait autre et je ne sais pas s’il pourrait y avoir, aujourd’hui, l’émergence de quelque chose d’équivalent. Mais mon souhait, à travers cet ouvrage, c’est que ce soit une inspiration, pour dire : voilà, il y a des gens qui y ont cru à un moment où cela pouvait sembler utopique ou irréalisable. Il y a eu des personnes qui ont créé cette espèce de mouvance absolument dynamique et qui a exercé une influence sociale et politique énorme. Donc pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas rêver que cela puisse se prolonger, se renouveler ou se refaire autrement ? Ziskakan montre cela : c’est la force du collectif et plus que jamais aujourd’hui on aurait besoin d’être convaincu de faire ensemble.
Ce samedi 24 janvier, dans le cadre de la Nuit de la lecture, Gilbert Pounia sera à partir de 16h à la librairie Autrement (Saint-Denis) pour une dédicace du livre « Karantsink » de Shenaz Patel.



