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Mercosur : l’arrivée de 180 000 tonnes de sucre sud-américain sans droits de douane inquiète la filière réunionnaise

Ecrit par P.M. – le vendredi 16 janvier 2026 à 05H53

Alors que l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur devrait être signé demain au Paraguay, plus de 180 000 tonnes de sucre brut en provenance d’Amérique du Sud pourraient entrer chaque année dans l’Union européenne sans droits de douane. C'est peu au niveau de l'Europe, mais près du double de la production entière de sucre de canne de La Réunion attendue en 2025. Le tout dans un contexte de marché déjà fortement concurrentiel et de chute des rendements localement.

Si la filière canne-sucre semble avoir échappé au pire lors des négociations, la signature annoncée de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur — Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay et, depuis 2023, la Bolivie (non incluse dans l’accord) — est loin d’être une bonne nouvelle pour la filière sucre, en Europe, dans l'hexagone comme à La Réunion.

Une ouverture sans contrepartie 

Seule nuance positive avancée par la filière localement : les volumes concernés portent exclusivement sur des sucres bruts destinés au raffinage, et non sur les sucres de spécialités. Un dernier marché de niche sur lequel La Réunion est leader sur le marché européen et qui représente environ la moitié de la production locale. 

Le quota viendra néanmoins directement concurrencer les sucres de canne réunionnais, eux aussi transformés en sucre blanc après raffinage en Europe.

“Ce n’est clairement pas une bonne nouvelle, une de plus j’aurais tendance à dire”, commente sans détour Sylvie Le Maire, déléguée générale du Syndicat du sucre de La Réunion.

Pour la filière, l’équation est simple, aucun débouché nouveau n’étant attendu en retour. “Il n’y a rien à gagner car on n’exportera pas de sucre vers le Brésil. Il y a donc forcément plus à perdre qu’à gagner”, résume-t-elle.

Un marché européen déjà sous tension

Depuis la fin des quotas sucriers, les sucreries européennes disposent d’une capacité de production supérieure aux besoins du marché. Celui-ci est estimé à environ 15 millions de tonnes, pour une capacité de production proche de 20 millions de tonnes. À cette situation s’ajoutent déjà plusieurs concessions accordées dans le cadre d’autres accords commerciaux, notamment avec l’Ukraine.

Dans ce contexte, l’arrivée de volumes supplémentaires de sucre brut à des conditions de prix jugées défavorables pour l’industrie européenne fait craindre une accentuation de la pression sur les prix. “On ne parle pas encore de surproduction, mais le marché est clairement sous tension. Tout sucre entrant à des prix bas vient concurrencer directement le sucre européen”, souligne la déléguée générale.

"Ce n’est clairement pas une bonne nouvelle, une de plus j’aurais tendance à dire”, commente Sylvie Le Maire, la déléguée générale du Syndicat du sucre de La Réunion (photo D.R).

Des prix encore revus à la baisse

La crainte est d’autant plus forte que le Brésil joue déjà un rôle déterminant sur le marché mondial du sucre. Le pays représente à lui seul près de la moitié des exportations mondiales et influence largement le niveau des cours internationaux. Le tout à des prix bien inférieurs aux coûts de production observés en Europe. 

“Le sucre de canne brésilien est fabriqué selon des standards sanitaires et environnementaux nettement inférieurs à ceux du sucre de betterave européen (...) 74 % des produits phytosanitaires utilisés au Brésil ne sont pas autorisés en Europe. En outre, le Brésil a autorisé la mise en culture de canne à sucre OGM et traite la canne, avant récolte, au glyphosate à des fins de maturation anticipée. On ne peut pas considérer que cela réponde à l’urgence de la problématique environnementale ni aux attentes de la société et des consommateurs”, dénonçait dès 2019 à l’Assemblée nationale la députée LR de l’Aube, Valérie Bazin-Malgras.

Des arguments mis en avant par les agriculteurs français pour s'opposer, dans la parole et dans les actes, à la signature annoncée de l'accord. 

Jusqu’à présent, le contingent dit “CXL” permettait l’entrée de sucre brut sur le marché européen, mais avec une taxation de 98 euros par tonne. La suppression de ces droits de douane permettrait désormais aux exportateurs sud-américains de réduire mécaniquement leur prix de vente, renforçant encore leur compétitivité.

Une pression accrue sur le sucre brut réunionnais

Même si les volumes concernés restent modestes à l’échelle européenne (environ 1%), la filière redoute un effet cumulatif. “Ce sucre vient s’ajouter à d’autres concessions déjà accordées et crée une surcapacité européenne qui risque de faire chuter des prix déjà orientés à la baisse”, estime Sylvie Le Maire.

Les prix du sucre sur le marché mondial ont d’ailleurs atteint en novembre leur plus bas niveau depuis cinq ans. Depuis le début de l’année 2025, le prix mondial du sucre brut a reculé d’environ 30 %, passant de 20 cents la livre (440 dollars la tonne) en mars à 14 cents la livre (308 dollars la tonne, soit environ 266 euros) en novembre, selon les données du site labetteraveonycroit.fr).

La saturation accrue des capacités de raffinage constitue un autre point d’inquiétude, avec un impact direct sur les sucres bruts exportés depuis La Réunion.

Les prix du sucre sur le marché mondial comme européen sont à la baisse, au niveau mondial ils ont atteint en novembre leur plus bas niveau depuis cinq ans (source labetteraveonycroit.fr).

Les sucres de spécialités protégés, sans gain attendu

Sur le segment des sucres de spécialités, la situation apparaît différente. Ces sucres de bouche haut de gamme, directement consommables après transformation à La Réunion, bénéficient de lignes tarifaires spécifiques avec des droits de douane élevés, pouvant atteindre 419 euros par tonne, hors accords particuliers (Colombie, pays ACP, Costa Rica).

Ces sucres représentent environ la moitié de la production réunionnaise et constituent un marché de niche sur lequel l’île demeure leader en Europe. Pour autant, l’accord UE-Mercosur n’offre aucun débouché supplémentaire. “Il n’y a rien à gagner sur les sucres de spécialités. L’enjeu est uniquement de préserver les protections existantes”, souligne la déléguée générale du Syndicat du sucre.

Une filière déjà fragilisée par une crise structurelle

Cette nouvelle ouverture commerciale intervient alors que la filière canne-sucre réunionnaise traverse l’une de ses périodes les plus difficiles. Les tonnages et les rendements sont en baisse continue depuis plusieurs années, atteignant un plus bas historique. La récolte de canne oscille désormais autour du million de tonnes, un niveau jamais observé auparavant.

Lire aussi : Campagne sucrière : les Jeunes Agriculteurs redoutent la fermeture d'exploitations

La production de sucre pourrait d'ailleurs, pour la première fois, passer sous la barre des 100 000 tonnes, contre près du double il y a encore une quinzaine d’années. En cause, la qualité de la canne et une richesse en sucre jugée insuffisante cette année, conséquence des cyclones Belal et Garance. 

L'accord pourrait être signé dans les prochains jours entre l'UE et les pays du Mercosur (photo Commission européenne).

Mobilisation agricole et incertitudes politiques

Si l’accord devait être signé prochainement, son entrée en vigueur pourrait toutefois être retardée. Sa validation par le Parlement européen reste nécessaire, même si une clause permettrait une application provisoire dès la signature. Une perspective dénoncée par plusieurs responsables politiques, dont la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, et plusieurs eurodéputés.

Les organisations agricoles se mobilisent. La FNSEA et les Jeunes Agriculteurs ont annoncé une manifestation le 20 janvier prochain devant le Parlement européen à Strasbourg, au moment où les eurodéputés devront se prononcer sur une éventuelle saisine de la Cour de justice de l’Union européenne. En cas d’échec, les syndicats réclament d’ores et déjà des contrôles renforcés et des compensations européennes.

Plus à perdre qu'à gagner (aussi) pour le rhum

Même analyse du côté des producteurs de rhum, il y aurait plus à perdre qu'à gagner pour La Réunion  : "Le projet d’accord prévoit de nouveaux contingents à droit zéro pour les producteurs de cette zone en plus des contingents déjà accordés au Pérou, à la Colombie, à l'Équateur et aux pays d’Amérique centrale alors que le marché du rhum est baissier en France depuis 3 ans et que certains rhums importés ne respectent pas la réglementation européenne en matière de dénomination et d’étiquetage". Là encore, l'objectif sera d'abord de défendre la position des rhums réunionnais "sur leurs marchés historiques", commente Emilie Marty, la secrétaire générale de La Réunion des rhums.

Les garanties avancées par la Commission européenne

De son côté, la Commission européenne met en avant les mécanismes de protection intégrés à l’accord : quotas, contrôles sur les systèmes de production des pays tiers, contrôles aux frontières et mécanisme de sauvegarde. Celui-ci prévoit l’ouverture d’une enquête si les importations augmentent de plus de 10 % et si les prix à l’importation sont inférieurs de 10 % aux prix européens, avec la possibilité de suspendre temporairement les préférences tarifaires.

Pour l’Union européenne, le secteur agricole bénéficiera aussi de cet accord "puisqu’il devrait réaliser des exportations supplémentaires (vins et spiritueux, produits laitiers ...) et voir de nombreux produits sous appellations protégées dans les pays du Mercosur". 

Des garanties et promesses jugées insuffisantes par une large partie de la profession agricole. À La Réunion comme dans l’Hexagone, les planteurs redoutent que cet accord ne vienne fragiliser davantage une filière déjà confrontée à de lourdes difficultés structurelles, sans bénéfice économique tangible en retour.

Etiquettes : Mercosur | Sucre | Union européenne

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