Le gourou face à ses accusatrices

Une difficile frontière entre impositions des mains et agressions sexuelles
C'est en 2008 que l'affaire avait été révélée. Une dizaine de fidèles du groupe de prière "La Sainte famille" déposent plainte à l'encontre de Louis Vitry. Adultes pour certaines, mineures en majorité, elles ont décidé de parler et de mettre un terme à leurs peurs et souffrances. Dans leur viseur, un homme d'une cinquantaine d'années, maçon à la retraite et pratiquant des guérisons par le biais d'impositions dignes des rois thaumaturges. Sous l'emprise d'un gourou présenté comme autoritaire, elles se rendent à plusieurs reprises dans cette petite pièce attenante d'une case du 12ème kilomètre au Tampon. Bizarrement, l'homme impose régulièrement ses mains sur certaines parties ciblées du corps des patientes. A peine séparés de vêtements, les fesses, les seins et le sexe de ses victimes sont caressés. Toute douleur doit, en réalité, disparaître même au niveau des lèvres par le biais d'un "bisou". Il faut dire que ces ferventes pratiquantes souffrent et font pleinement confiance au guérisseur hors-pair.
Chaque 4ème dimanche du mois, c'est au Calvaire de Petite-île que les adeptes se réunissent pour un chemin de croix. Un chemin de croix qui pouvait mobiliser beaucoup de croyants mais qui avait interpellé l'évêché de la Réunion qui avait requis une mise en garde annonciatrice. Mais en octobre 2008, l'affaire est révélée par l'évêque de la Réunion en personne après qu'il ait reçu les parents et les enfants concernés. Une lettre est ainsi rédigée en direction du tribunal de Saint-Pierre. Les choses s'accélèrent et une enquête est ouverte. Mais le gourou nie en bloc l'interprétation des faits qui lui sont reprochés : "Oui, j'ai bien touché les seins et fesses de certaines patientes mais, avec leur accord et sur leurs demandes. C'est un complot". Cette ligne de défense, il ne va plus la changer.
Quand religion et justice font mauvais ménage
Dire que la religion ait été absente des débats lors de cette audience ne serait pas adapté. Il faut dire qu'avec l'audition, en tant que témoin, de Mgr Gilbert Aubry, la frontière entre judiciaire et religieux allait provisoirement vaciller. Premier point évocateur, la peur des plaignantes en lien direct avec les prédictions de Louis Vitry. "Plusieurs des filles ont dit qu'elles avaient peur car vous leur prédisiez un cancer si elles parlaient mal de vous. Est-ce vrai ?" interroge la juge Nathalie Ramage. "Non, c'est faux" répond le gourou agacé par un point que son épouse avait pourtant confirmé lors de l'instruction. Qu'il en soit ainsi, le rappel des faits permet à cinq victimes supposées de se présenter pour des explications précises sur les attouchements. Mais pour Louis Vitry, rien n'a changé : "C'est un complot. C'est un coup monté. Ils voulaient que mon groupe de prière disparaisse". "Avez-vous eu des patients de sexe masculin lors de ces séances d'imposition ?" interroge alors le substitut du procureur, Michaël Giraudet, à Louis Vitry. "Oui" répond le prévenu qui ne se souvient plus d'un nom en particulier avant d'évoquer un homme de Saint-Joseph. L'audience prend alors un tournant avec l'audition des témoins. Premier d'entre eux, une proche du gourou qui ne convainc pas : "Monsieur Vitry est une bonne personne. Je ne pense pas qu'il ait fait ces choses là. Il faisait un signe de croix sur les seins parce que j'avais des douleurs".
Lorsque le second témoin en la personne de Gilbert Aubry arrive à la barre. L'homme d'Eglise décrit les circonstances de la lettre qu'il a rédigé, à titre informatif, à l'attention de la justice. "Je pense que Monsieur Vitry n'est pas un ennemi, pour ma part. Je ne jugerai pas Monsieur Vitry et me garderait bien de le faire" poursuit l'évêque. "Qu'est-ce que le péché ?" questionne alors Me Georges-André Hoarau à l'évêque qui ne veut pas parler de foi et de religion mais de comportement républicain. On sent alors une certaine "tension" entre l'avocat de la défense du gourou et l'évêque. Le comble est même atteint lorsque le Vatican est invité dans les discussions par le bâtonnier. Mais, Gilbert Aubry ne plie pas : "Je ne juge pas, je n'accuse pas" ajoute l'évêque avant de quitter précipitamment la salle vers 17h45 après avoir effectué un geste de paix en direction des deux parties.
Cinq ans de prison ferme requis contre le gourou
Qui dit vrai ? La quinzaine de plaignantes ou le gourou silencieux ? C'est cette question que vont poser les différents avocats de la partie civile. Selon Me Mickaël Nativel, il y a bien eu "situation de dépendance psychologique". "La volonté des gens qui se trouvent dans une telle structure se trouve abolie" poursuit l'avocat qui évoque la parole de l'un contre la parole des autres : "Vous êtes un abuseur. Vous avez utilisé la croyance que ces personnes avaient en vous pour les réduire à l'état de choses". De son côté, Louis Vitry ne mouche pas. Evoquant le mode de révélation de l'affaire, par le biais de l'autorité catholique, les expertises psychologiques et des éléments relatifs à une responsabilité pénale, Mickaël Nativel demande à ce que la justice soit rendue par une réparation pour ses clients. Un argumentaire globalement suivi par Me Stéphanie Saint-Bertin qui s'en est prise à la prétendue théorie du complot tandis que Me Amel Khlifi-Ethève s'attaquait à l'emprise du gourou. Au jeu des plaidoiries, Me Sylvie Ferrante a souhaité, comme le substitut du procureur, ramener l'affaire sur le terrain judiciaire. "Il faut recadrer les débats. Cet homme a créé un groupe social pour exister socialement" explique l'avocate de la partie civile avant d'évoquer le "choix sélectif des victimes", toutes dans la même tranche d'âge et du même sexe.
Pour Olivier Giraudet, le substitut du procureur, il ne faudrait pas tomber dans le "mélange des genres" évoquant ainsi un "remugle nauséabond". "Il y a beaucoup trop de religion là dedans" lance le substitut devant l'assemblée évoquant par ailleurs le déni d'obligation morale des proches et la nécessaire justice des hommes. Pour lui, Louis Vitry est allé trop loin, ce qui le mène à demander cinq ans de prison ferme et une inscription au fichier national des délinquants sexuels. Une réquisition attaquée avec passion par le bâtonnier de la Réunion qui a dénoncé la célérité exceptionnelle de la justice dans cette affaire. Pour lui, la thèse du complot est claire. "Il n'y a eu aucun geste à caractère sexuel". Résultat, une demande de relaxe et, à titre subsidiaire, une peine adaptée à la vieillesse de son client.



