Réponse à Jerry Ayan : des murs chaque jour plus hauts

Réponse à Jerry Ayan : des murs chaque jour plus hauts
A propos du drame des Grands-Bois, il n’y avait que toi pour écrire ainsi, pour plusieurs raisons. Ta communauté d’origine est durement touchée, ce qui en soi serait déjà suffisant. Mais il y a aussi le fait que tes parents avaient eux-mêmes leur boutique non loin de celle des deux vieux martyrs. Vous vous connaissiez, vous étiez amis.
S’y ajoute la circonstance atroce que l’horrible maltraitance faite à ce couple de commerçants s’attaque à un des principes les plus chers auxquels nous avons appris à nous plier sans contrainte, le respect incontournable que nous devons à nos anciens.
J’y ajouterai une autre, que tu n’as pas évoquée par délicatesse : nos boutiquiers chinois ont aidé en grande partie à bâtir notre société en offrant aux plus démunis la possibilité de vivre et de nourrir leurs enfants. Je veux parler d’une ancienne institution, le « carnet ». Sans lui, combien de familles n’eussent-elles pas tenu le coup ?
Il s’agissait d’un système sans faille dans lequel aucune tricherie n’était permise puisqu’il y avait 2 carnets. Les familles payaient à la semaine, au mois, au trimestre, voire à l’année pour nombre de petits colons.
Alors, je suis bien d’accord avec toi, ta communauté, qui a participé et continue de le faire, au développement de notre population, est très durement touchée. Parler des Aho Nienne, c’est pour moi parler de « mes » vieux Chinois de La Rivière, les Ah Ko, Ah Ton, Ah Vi, Ah Fat et autres « Chinois neuve », sans compter les Ah Tioune ou Ah Peng de Saint-Jo, Thia Song Fat ou Ti Louis à Cilaos, Fong Yan ou CKC à Saint-Louis.
Nous leur devons tous quelque chose, et d’abord une sincère convivialité dans laquelle le sourire n’était pas que de façade.
Mais vois-tu, mon Jerry, les murs s’élèvent toujours plus haut entre la sauvagerie et une saine conception des rapports humains. Comment croire qu’aujourd’hui, une personne se plairait à couper la main qui l’a nourrie ? Car au moins deux de ces assassins ont bénéficié, quand ils étaient dans le besoin, de la compassion de ces vieux commerçants. Ces derniers les ont nourris sans rien demander en échange car l’entraide, le simple humanisme étaient de leur nature profonde.
Je constate avec chaleur que le Jerry que j’aime n’a pas changé : tu ne vas pas, au-delà de ta douleur, jusqu’à la haine, ni a fortiori la revanche. Ce que d’autres n’ont pas hésité à faire en s’en prenant aux parents des coupables. Comment peut-on voler aussi bas ?
J’évoquerai pour mémoire certaine « chauffée » avinée, haineuse, voix éraillée, accrochée comme une tique aux grilles du Palais de justice, insultant les coupables. Sur une radio, certains ont même « exigé » le recours à la peine capitale.
Faut-il être plus féroce que les assassins eux-mêmes ? Faut-il faire ce que ces deux malheureuses victimes n’eussent certainement pas fait elles-mêmes, trop humaines pour cela ?
Bien à toi, mon frère le Chinois.
Jules Bénard


