Les Réunionnais et l’océan : une histoire plus ancienne qu’il n’y paraît

Aujourd’hui, le risque requin pose la question du retour à la mer. Les usagers ont montré du doigt une situation inhabituelle débutant à St Gilles. Mais quelle légitimité ont-ils pour revendiquer ce droit à la mer ?
L’idée communément véhiculée est que l’arrivée des usagers (loisir) de la mer remonte aux années 70, avec l’arrivée de surfeurs z’oreilles. Avant ça, il n’y aurait eu que des pécheurs, et le reste des réunionnais tournait le dos à cet océan jugé dangereux.
De nombreux « intellectuels », politiques, médias, et parfois associations de « défense » de l’environnement, ont relayé cette vision depuis le début de la crise requins. Pourquoi ? Indirectement, ce discours nous dit que la majorité des réunionnais n’est pas concernée par le risque requin. Il nous dit que la revendication du droit à la mer est l’apanage de quelques ignorants irrespectueux du milieu qu’ils pratiquent. Il implique que ces usagers n’ont pas de légitimité à réclamer un retour à la « normale » car la situation EST normale : puisque les réunionnais savent qu’il y a toujours eu des requins et que l’océan est dangereux. On pourrait croire que ces usagers sont des privilégiés récemment débarqués sur l’île et « ayant eu de la chance jusque là ».
Peu de place dans ce discours pour la culture de la mer accumulée depuis plusieurs générations par les réunionnais. Quitte à comparer l’incomparable et à éluder l’Histoire, la vraie, on leur oppose les cultures ancestrales des « vrais » peuples de la mer comme les polynésiens.
Le focus sur ce « réunionnais tournant le dos à la mer » et sur une communauté qui par déduction serait composée « d’usagers arrivés récemment », instrumentalise un clivage créole – z’oreilles. Et si l’Histoire nous enseignait autre chose ?
L’usage de la mer à des fins récréatives ne remonte pas à 1970. Cela démarre au minimum dans les années 1850 à St Gilles. En témoignent les lithographies d’Antoine Roussin, publiées à partir de 1857 et représentant des scènes de bains de mer aux Roches Noires. Le tome III du Mémorial de La Réunion commente ces illustrations : « jusqu'alors, petit village de pêcheurs, Saint-Gilles voit arriver, avec la mode des bains de mer, ses premiers "touristes", mais ce sera le chemin de fer qui fera d'elle une station balnéaire très fréquentée. »
Le journal « Le Créole » confirmera en 1883 : «Aujourd'hui, Saint-Gilles est transformé ; toutes les habitations sont occupées et les baigneurs affluent ; le mouvement et l'animation règnent de tous côtés et les habitants de l'endroit peu habitués, regardent, surpris, cette population flottante et bruyante. »
Louis Laurent Simonin écrit en 1861 ou 62 : « Le petit village de Saint-Gilles (…) ne vit presque que de la pêche. En été on y prend des bains de mer, sans crainte des requins. ».
À l’époque, la zone était déjà réputée sure.
N’oublions pas : les usagers de la mer à La Réunion sont moins nombreux que les usagers de la terre, mais ils ne sont pas pour autant nouveaux ou illégitimes. Il est temps pour les politiques et les pseudos-intellectuels de se retourner et de regarder la mer en face. Comment peut-on espérer résoudre cette problématique si l’on oriente le jugement des réunionnais en les maintenant dans l’ignorance de leur propre histoire.
De la part des auteurs de « La Réunion, son océan : connaissances et guide pratique ».


