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80 ans de départementalisation : "Quel est le projet Réunion aujourd’hui ? Avec qui et pour quoi faire ?"

Ecrit par Samuel Irlepenne – le jeudi 19 mars 2026 à 06H02

Il y a 80 ans, en 1946, La Réunion quittait le régime colonial pour devenir un département français. Une transformation historique portée par l’ambition d’égalité sociale et de progrès. Mais huit décennies plus tard, si les avancées sont indéniables, les limites du modèle continuent d’alimenter le débat. À l’occasion de cet anniversaire, deux universitaires réunionnais - le sociologue Raoul Lucas et le géographe Mario Serviable - livrent leur analyse sur le bilan et les perspectives de cette départementalisation.

Pour Mario Serviable, il est essentiel de replacer la départementalisation dans son contexte historique. En 1946, La Réunion est un territoire fragilisé, marqué par une économie à l’arrêt et une grande pauvreté. "Ce que proposent les députés de l’époque, c’est le progrès matériel et moral", rappelle-t-il.

Un rattrapage social longtemps incomplet

Face à la question de l’avenir des colonies après la Seconde Guerre mondiale, une voie originale est choisie, poursuit Mario Serviable : celle de la "départementalisation-assimilation, concept porté notamment par Aimé Césaire", afin d'intégrer pleinement La Réunion, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane à la République française, sur les plans politique, économique et social. "Un pari ambitieux, mais risqué", rapporte Mario Serviable.

En effet, si le statut départemental devait garantir l’égalité, sa mise en œuvre a été lente et incomplète. Mario Serviable pointe notamment les retards dans l’application des droits sociaux. "Il faudra attendre 50 ans pour que le SMIC soit aligné sur celui de la métropole", souligne-t-il.

Pendant des décennies, les écarts persistent : salaires inférieurs, inégalités structurelles, maintien d’une forte précarité. Pour l’universitaire, cette situation alimente un sentiment de promesse non tenue, déjà dénoncé à l’époque par Aimé Césaire lui-même.

Des transformations profondes, mais un défi persistant : la pauvreté

Malgré ces limites, Raoul Lucas et Mario Serviable reconnaissent les profondes mutations opérées depuis 1946. Développement des infrastructures, massification de l’éducation, transitions économique et énergétique : La Réunion a profondément changé. L’île est passée d’une société de plantation à une société plus ouverte, marquée par l’interculturalité.

Mais pour Raoul Lucas, un problème majeur demeure : "Dans l’histoire de La Réunion, il y a une chose qu’on n’a pas réussi à résoudre : c’est la pauvreté". Un constat qui traverse les décennies et qui reste, selon lui, au cœur des enjeux actuels.

Autre évolution majeure : l’accès massif à l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, de nombreux jeunes Réunionnais atteignent des niveaux de qualification inédits. Mais cette réussite s’accompagne d’un paradoxe préoccupant. "Ces personnes qui arrivent à de tels parcours ont des difficultés pour trouver leur place dans la société réunionnaise", analyse Raoul Lucas.

Entre départs contraints et manque d’opportunités locales, la question de l’insertion des diplômés devient centrale dans le débat sur l’avenir de l’île.

Départementalisation : un statut ou un projet ?

Pour Raoul Lucas, l’un des malentendus majeurs réside dans la perception même de la départementalisation : "La départementalisation n’est pas un statut, c’est un projet politique."

Selon lui, le débat actuel se focalise trop sur les évolutions institutionnelles, au détriment d’une réflexion de fond sur le développement de La Réunion. Il met en garde contre une "fétichisation du statut" qui masque une absence de vision globale.

À l’heure du bilan, les deux universitaires invitent à dépasser les oppositions classiques entre maintien et remise en cause du modèle.

Pour Mario Serviable, La Réunion est entrée dans une nouvelle phase, qu’il qualifie de "transition humaniste", marquée par la fin des hiérarchies héritées de la société coloniale et par l’émergence d’un modèle interculturel.

De son côté, Raoul Lucas appelle à une réflexion collective sur l’avenir : "Quel est le projet Réunion aujourd’hui ? Avec qui et pour quoi faire ?"

Au cœur de cette interrogation : la place des jeunes, le développement économique et la capacité des acteurs locaux à construire une vision commune.

Un anniversaire qui relance le débat

Quatre-vingts ans après la départementalisation, La Réunion apparaît à la croisée des chemins. Entre avancées indéniables et inégalités persistantes, le modèle hérité de 1946 continue de susciter interrogations et attentes.

Plus qu’une remise en cause du statut, c’est désormais la question du projet collectif qui s’impose comme le véritable enjeu des années à venir.

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