Pourquoi la situation n’est pas la même aux Antilles et à La Réunion ?

Cela fait maintenant 57 jours que les Martiniquais sont mobilisés contre la vie chère. Depuis le 1er septembre dernier, le mouvement a d'abord été marqué par des émeutes, des pillages et des incendies criminels. Le couvre-feu décrété par le préfet a changé la donne, obligeant le RPPRAC (Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-Caribéens), qui mène cette mobilisation, à changer de tactique pour maintenir la pression.
En plus de ses retransmissions en direct sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, le RPPRAC organise désormais des marches pacifiques, des « sit-in » et des barrages de certains axes de circulation.
Certains ont tenté d’exporter les manifestations en Guadeloupe, mais la mise en place d’un couvre-feu, reconduit pour la deuxième fois, a permis « de diminuer le nombre et l'intensité des faits de violences urbaines par rapport à la nuit précédente », selon un communiqué de la préfecture.
Paradoxalement, la situation reste calme à La Réunion.
Paradoxalement, la situation reste calme à La Réunion. Pourtant, les ingrédients qui ont conduit à l’explosion en Martinique sont tout aussi présents : un coût de la vie élevé, un chômage important, un échec scolaire préoccupant, un taux de pauvreté colossal et des inégalités criantes, avec des fonctionnaires bénéficiant d’une indexation de vie chère contrairement au reste de la population. Et pourtant, pour l’instant, la situation n’a pas dégénéré à La Réunion.
Pourquoi ?
Je vois principalement deux raisons, liées l’une à l’autre : l'absence de tensions raciales marquées et une moindre volonté d’émancipation politique, que certains qualifient d’autonomisme et d’autres d’indépendantisme, à La Réunion.
Aux Antilles, le clivage est net : d’un côté, les Noirs, les « nègres » comme ils se qualifient eux-mêmes, et de l’autre, les Békés, descendants des anciens colons esclavagistes. Cette dualité est marquée par des inégalités profondes entre les deux groupes, avec les « nègres » vivant souvent dans des conditions précaires, tandis que les Békés possèdent les commerces, les industries et de vastes propriétés agricoles.
À La Réunion, la situation est différente. La population est largement métissée, et même les familles de « petits blancs » comptent souvent parmi leurs ancêtres des Cafres, des Malbars, des Chinois ou des Malgaches, parfois un peu de tout cela.
Il est donc difficile d’adopter une vision raciste dans un tel contexte. Comment un enfant, même blanc de peau, pourrait-il être raciste lorsqu’un de ses proches a la peau foncée et les cheveux crépus ?
« l’après-vie chère »
Dans une vidéo publiée le 24 août dernier et reprise par la psychiatre et psychanalyste Jeanne Wiltord sur le site antilla-martinique.com, une responsable du RPPRAC évoque « l’après-vie chère » et décrit sa vision de ce qu’elle appelle « la souveraineté » qui devrait revenir à la majorité ethnique de la société martiniquaise : « Même si bleu, blanc, rouge, la souveraineté, c’est la majorité ethnique sur un territoire. Alors tu peux me parler de bleu blanc rouge, de l’administration française, nous sommes une majorité de nègres sur notre territoire. Donc nous sommes ici chez nous, et c’est important de le comprendre… ».
Comme le souligne Jeanne Wiltord, cette vision manichéenne des rapports de force revient, sans même en avoir conscience, à recréer « une société d’apartheid (…) présentée comme programme de l’après-vie chère ».
Cette opposition « noirs contre blancs » pousse les « nègres » à vouloir prendre le pouvoir, dans une sorte de revanche sur les blancs, créant « une société reproduisant les clivages coloniaux du temps de la colonie esclavagiste et racialisée, à ceci près que les nègres occuperaient la place des maîtres », explique Jeanne Wiltord.
Heureusement, la société réunionnaise a su évoluer et dépasser cet affrontement racialisé, même si certains politiciens, influencés par les revendications antillaises, rêvent secrètement d’une autonomie, prélude à l’indépendance, avec eux aux commandes.
Dans ce contexte, comment ne pas penser à la récente sortie du député Frédéric Maillot, qui s’est ridiculisé en tentant d’imiter ses collègues antillais en demandant à la tribune de l’Assemblée nationale la suppression de l’expression « travail au noir ». « Pourquoi, à chaque fois que ce serait négatif, ce serait le mot noir qui serait employé ? », avait-il affirmé, proposant de remplacer cette expression par « travail dissimulé ». Il ignorait que l’expression remonte au Moyen Âge, où il était interdit de faire travailler des employés une fois la nuit tombée, ce que certains contournaient en utilisant une bougie. Sa méconnaissance lui avait valu de vives critiques sur les réseaux sociaux.
Comme on dit, la culture, c’est comme la confiture… Vous connaissez la suite.


