"Nous étions les premières victimes de Kameshwara" : exilé en France pour fuir le "gourou" qui les terrorisait, un couple de Saint-André réclame justice

Contraints de fuir La Réunion en 2006 pour échapper au « gourou » qui régentait leur vie, Jean et Marie ont porté plainte en 2018 à leur retour à Saint-André avec d’autres familles victimes. Ecartés de l’information judiciaire sur le point de s’achever, ils réclament aujourd’hui d’être entendus par la justice.
Trente ans ont passé depuis leur première rencontre avec Jean-Claude M., mais le stress de Jean et Marie est toujours palpable à l’évocation de ce « gros monsieur » qui, disent-ils, les a terrorisés pendant près d’une décennie.
Ils n’étaient qu’un jeune couple de Saint-Andréens dans le besoin en 1996 quand, par le biais d’un ami, ils font connaissance de ce colosse d’1,90 m pour 130 kg qui, invoquant ses connexions avec les dieux de l’Hindouisme, promet de les sortir de l’ornière financière et professionnelle dans laquelle ils se trouvent.
En contact avec "les esprits des ancêtres"
« Un jour, il a débarqué à la maison avec un sac de nourriture en nous obligeant à l’accepter. A partir de là, c’était comme si on avait une dette envers lui et il ne nous a plus lâchés », racontent les deux époux. Très religieux, ils sont particulièrement impressionnés par les états de « transe » dans lesquels se plonge celui qui a pris Kameshwara, l’un des noms de Shiva, comme « surnom spirituel ».
Surtout, celui-ci se targue d’être en contact avec « Dieu » ou « les esprits des ancêtres » ou des « gramounes » qui parlent à travers lui, pour dire à Jean et Marie ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils méritent ou pas. « Il a commencé à nous taper, y compris devant les enfants, il nous menaçait d’un mauvais karma si on ne faisait pas ci ou ça », raconte Jean.
Violences, abus de faiblesse et viol dénoncés
Progressivement, le « sorcier malbar » s’immisce dans leur vie familiale et professionnelle. Quand le couple monte une affaire de vente de poulets, il s’en attribue la réussite et prend sa part. Pareil lorsque Jean lance une entreprise de travaux.
« Il nous a fait l’inscrire comme associé sans aucun apport financier ni sans jamais travailler. Il nous a même fait construire sa maison de 400 m2 sans rien payer », explique le couple. En parallèle, les violences et humiliations continuent, Jean se retrouvant à travailler la nuit pour compenser l’argent ponctionné par celui qui régente jusqu’au moindre détail de leur existence. Marie décrit même une scène de viol survenue à leur domicile, soi-disant destinée à « la purifier. »
Une fuite "comme dans un film"
Ruiné, épuisé, désespéré, le couple parvient à s’enfuir en 2006. « C’était comme dans un film. Jean s’est caché pendant plusieurs jours, j’ai fait croire qu’il m’avait quitté », raconte Marie. Billets payés par le CNARM en poche, le couple et leurs deux enfants fuient La Réunion en toute discrétion pour rejoindre le Nord de la France, où une connaissance leur a trouvé un logement. « On a dû repartir de zéro, mais on avait toujours peur de lui », assurent-ils.
En 2017, Jean et Marie décident malgré tout de revenir à La Réunion « pour la famille. » Ils sont recontactés par d’autres adeptes du « gourou » saint-andréen qui disent avoir subi la même influence destructrice sous forme d'« emprise sectaire », et leur demandent de porter plainte à leurs côtés. L'Adfi (Association de défense de la famille et de l'individu victimes de secte), en lien avec la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), avait été sollicitée dès 2016 par un proche de ces disciples de Kameshwara inquiet de les voir se couper progressivement de leurs familles.
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Le gourou présumé mis en examen en 2018
« On a tout raconté à la police, on était les premières victimes », rappelle Marie, bouleversée. Une information judiciaire est ouverte en juin 2018 des faits de viols, abus de faiblesse, abus de biens sociaux et blanchiment sur la base des huit plaintes recensées. Soupçonné d’avoir fait financer son train de vie luxueux par ses adeptes, parmi lesquels un influent chef d’entreprise de l’Est délesté de plusieurs dizaines de milliers d’euros, Jean-Claude M., 46 ans, est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire.
Ecartés de la procédure en 2021
Mais en 2021, Jean et Marie apprennent que leur constitution de partie civile a été rejetée par le juge d’instruction, alors même qu’ils n’ont jamais été entendus. « On avait pourtant reçu un mail du précédent juge d’instruction qui comptait nous auditionner en septembre 2019 », souligne Marie.
En mai 2021, la chambre de l’instruction confirme le rejet de leur constitution de partie civile au motif que les faits sont prescrits. « Une appréciation erronée », estime l’avocat de la famille, Me Baptiste Bellet, qui vient de déposer une nouvelle plainte en leur nom devant la doyenne des juges d’instruction de Saint-Denis.
Un couple "sous emprise"
« Ce couple était manifestement sous emprise, ce qui explique qu’ils n’ont déposé plainte qu’en 2018, quand ils ont enfin pris conscience qu’ils étaient victimes de manipulations mentales et de pressions psychologiques », précise l’avocat, pour qui la prescription « doit s’apprécier à partir du dépôt de plainte et non de la date des faits, car ils étaient dans un état de dépendance mentale qui les empêchait d’agir. »
« Nous voulons que la justice nous entende. Le dossier mentionne ce qui nous est arrivé mais nous sommes écartés de l’affaire, ce n’est pas normal », insistent Marie et Jean, aujourd’hui âgés de 50 et 55 ans.
"Une secte à lui tout seul"
Avec cette nouvelle plainte, le couple espère rejoindre une procédure qui semble sur le point de s’achever. Après huit ans d’instruction, un avis de fin d’information a été rendu il y a un an, en juin 2025, à la suite d'un réquisitoire supplétif de 2023 réclamant également la mise en examen de Nathalie S., qui apparait comme le successeur adoubé de Jean-Claude M. Le bâtonnier Georges-André Hoarau, qui représente plusieurs des plaignants contre « cet homme qui est une secte à lui tout seul », dit-il, attend désormais que le juge rende une ordonnance de renvoi devant la juridiction criminelle.
Jean-Claude M., lui, a toujours nié les faits reprochés, évoquant « un complot » de ces fréquentations avec lesquelles il ne formait qu’un simple « groupe de prière. »


