Revenir à la rubrique : Courrier des lecteurs

Le diktat de la mobilité

Ecrit par zinfos974 – le lundi 19 novembre 2012 à 09H35

"Ce ne sont pas des contrats aidés, mais de vrais emplois qui pourront être pérennisés et consolidés à l’avenir", a précisé le Ministre des Outre-mer, M. Victorin Lurel, sur la chaîne d’information Réunion la 1ère, lors de son passage dans l’île le week-end du 11 novembre.

Certes, signer des « emplois d’avenir », porteurs d’espoir, pour une jeunesse réunionnaise qui connaît un taux de chômage de l’ordre de 60% pour les 15-24 ans selon l’INSEE, est un remède à bon nombre de souffrances sociales que traverse l’île. Mais cela n’est pas suffisant et la réalité des difficultés rencontrées par l’ensemble des jeunes réunionnais est bien plus complexe.

Car, une question, parmi tant d’autres, mérite ici d’être soulevée : ces emplois d’avenir sont destinés à une partie de la jeunesse réunionnaise, à savoir ceux que l’on qualifie de peu ou pas diplômés. Mais alors, que fait-on de cet autre pan de la jeunesse réunionnaise définie, a contrario, comme la jeunesse diplômée voire surdiplômée ?

Ces derniers temps, les efforts et les actions faites en faveur des jeunes se sont surtout centrées autour de ces emplois d’avenir ou encore de l’amélioration et la valorisation de la formation au sein du régiment du service militaire adapté (RSMA). Mais jusqu’à présent, aucune mesure concrète n’a été réalisée en faveur des jeunes diplômés qui se posent bien des questions.

A ceux-là, la réponse la plus évidente, par manque de choix, est celle du diktat de la mobilité. Oui, diktat, et je pèse mes mots. Aujourd’hui, et au-delà de notre île, rester étudier dans le territoire sur lequel on a grandi n’est plus gage de réussite et de reconnaissance sociale. Mais à La Réunion, et dans le reste des Outre-mer comme dans le reste des petits territoires souffrant d’enclavement, une norme s’impose : celle de la mobilité. Certes, dans un espace internationalisé et mondialisé, les jeunes d’aujourd’hui subissent la concurrence et la compétition des CV « bétons », ceux qui font preuve d’une foule d’expérience tant scolaire que professionnelle dans le monde. Mais à la différence des autres étudiants vivant notamment dans des territoires désenclavés, les étudiants ultramarins se retrouvent encore plus contraints de partir pour briller à leur tour. A La Réunion, chaque famille connaît au moins un enfant qui a fait ou qui fait ses études en France hexagonale ou à l’étranger – comme elle connaît aussi au moins un jeune au chômage, et c’est tout le paradoxe et l’instauration d’un clivage social. L’enjeu est important lorsque le jeune a pour ambition professionnelle de conquérir un poste « d’élite ».

Et pourtant, La Réunion est capable, elle aussi, d’accueillir et de former les étudiants dans des filières dites de « prestige ». Or, la plupart des jeunes réunionnais aujourd’hui ne conçoit pas la possibilité de s’élever socialement et professionnellement sans partir. Ce qui a pour conséquence de faire de la mobilité une évidence, une évolution inhérente et nécessaire au cursus, notamment universitaire. Et à la différence des étudiants de France hexagonale, le jeune étudiant réunionnais perçoit cette formation, certes comme une chance, ce qui n’est pas faux, mais surtout comme une formation à long terme. Car au bout de cette formation, l’étudiant réunionnais, qui après avoir passé quelques années sur le continent, ne se voit pas retourner dans l’immédiat dans son cher petit péï. Il faut encore acquérir de l’expérience professionnelle, et cette expérience, elle s’obtient sur le territoire hexagonal ou à l’étranger. Et après plusieurs années, l’étudiant nouvellement actif peut commencer à envisager de retourner dans son île natale. Mais…

L’étudiant qui est parti ne retourne pas forcément dans son île. Bon nombre d’entre eux finissent par s’installer en dehors souvent pour des raisons de vie familiale ou professionnelle plus favorables. Car ce qui justifie le non-retour de ces réunionnais n’est pas le désamour pour leur île, loin de là, mais c’est surtout, la peur de ne pas trouver du travail. Ou plus exactement, c’est la peur de ne pas trouver le poste pour lequel l’étudiant a fait tant d’étude et qui, soit n’existe pas dans l’île, soit ne lui est pas attribué pour X raisons. Ou encore, c’est la peur d’obtenir le poste tant convoité mais de se retrouver dans une situation de précarité (contrat à durée déterminée ou salaire peu élevé en fonction des années d’étude et de sacrifice effectués).

Et ces craintes sont d’autant plus renforcées que l’on n’incite pas beaucoup non plus les étudiants qui partent, à revenir. La mobilité est un fait connu de tous, le retour dans l’île l’est moins.

Et à cette difficulté, d’autres sont liées. Car la mobilité est un luxe, il faut le dire. Faire le choix d’étudier en dehors de La Réunion est un choix à prendre au sérieux car il faut avoir les reins solides. Pire, lorsque l’on vise de grandes capitales comme Paris où, juste sur la question du logement, outre la caution pour un loyer scrutée minutieusement, c’est surtout le loyer doublé qui rebute. Beaucoup de jeunes souhaitent partir, mais fautes de moyen, ne peuvent réaliser leurs projets. Et cela entraîne comme conséquence une réelle fracture entre ceux qui ne partent pas et ceux qui partent. Car ces derniers, s’ils reviennent, bénéficient d’un CV enrichi de cette expérience. Alors que se passe-t-il entre un étudiant qui a fait toutes ses études dans l’île et un étudiant qui en a fait une partie en dehors de l’île ? Car certes, beaucoup de revendications se font pour la préférence locale lorsque l’on scande « à diplôme égal, l’embauche d’un réunionnais ». Mais que fait-on dans cette hypothèse où l’on aurait deux réunionnais à diplôme égal mais à différence de lieu d’étude ?

Autre difficulté, c’est que cette fuite de diplômés n’arrange pas l’image collée aux filières universitaires ou scolaires ultramarines, celle d’une formation « cocotier ». Le départ en masse d’autant d’étudiants donne l’impression que l’île n’est pas capable ou ne dispose pas d’assez de moyens pour les former. Ces départs d’étudiants amenuisent et affaiblissent les filières au point qu’elles ferment. Pas assez d’étudiants, donc plus de filières. Ce manque à gagner dans la formation d’un bastion d’excellence et d’intelligentsia réunionnaise est une réalité en sourdine et une menace constante sur l’université et les écoles spécialisées de l’île.

Pourtant, La Réunion est tout à fait capable d’accueillir des pôles de formation d’excellence aussi bien de grandes filières universitaires que des écoles spécialisées comme les instituts d’étude politique (IEP) ou les écoles d’ingénieur par exemple. Ce qui lui manque, ce sont les moyens.
Mais en attendant, gardons l’espoir, les emplois d’avenir déjà obtenus, de voir un jour les moyens mis en place pour la réalisation de ces encouragements en direction des diplômés.

 

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :