Revenir à la rubrique : Société

Jean-François Reverzy: "La mort d’un avocat et comédien célèbre ; Evocation"

Le Dr Jean-François Reverzy, psychiatre, publie sur Zinfos974 un texte suite au décès de Me Jacques Vergès. Le voici en intégralité:
Ecrit par zinfos974 – le lundi 19 août 2013 à 14H34

Je ne peux pas être ému par la mort de Jacques Vergès, sinon par ce sentiment de tristesse que laisse toujours, la disparition d’un acteur contemporain quel qu’il soit. Notre temps s’enfuit, son paysage se rétrécit. De notre histoire, de la Guerre, les guerres coloniales, de Carlos et de la naissance du terrorisme. D’un certain parcours lié à La Réunion.

Il n’est question ici de profaner l’hommage et la mémoire dus à un mort. Il appartient désormais au Souverain Juge et à ses Anges. Paix à son âme !

Par contre, dans le grand concert d’hommages et de déclarations ostentatoires liées à la célébrité du disparu, bien conforme à un certain culte familial de la personnalité, j’apporterais ici une note personnelle, dissonante sans nul doute. Je n’ai jamais admiré Jacques Vergès, bien avant le procès de Lyon. Je n’aimais pas son style. Trop d’apologie du Mal et de la perversion, de causes douteuses ! Le combat anticolonialiste est vite devenu un poncif éculé, qui au delà des luttes pour l’indépendance, a généré les pires tyrannies en Afrique, en Asie et ailleurs et tant de massacres et de crimes contre l’humanité!... La biographie du personnage n’a pas éveillé non plus en moi de transfert positif. Je préfère de loin celle d’une autre figure, morte dans la misère, il y a deux ans à Saint Leu, le Dr Jeannette Ceccaldi qui a connu les même engagements que les Vergès, mais d’autres aventures combien plus riches et fascinantes.. ! Médecin elle a travaillé, elle Jeannette, pour le bien d’autrui ; ce qui fait la différence. Elle est la mère du célèbre écrivain Michel Houellebecq.

L'avocat suscite l'admiration de ses confrères: C'était sans nul doute après Jacques Isorni, Maurice Garçon et bien d'autres, un Maitre du barreau; mais que restera t’il au final de la pensée de Jacques Vergès ? Sinon une apologie de la Jouissance sans limites et d’un certain histrionisme rhétorique faisant flèche de tout bois.

J’ai entendu son nom la première fois, dans un illustre salon parisien, alors que je vivais alors dans la capitale : Feu mon épouse, Catherine, fréquentait de temps à autre une de ses illustre amies connue au célèbre du collège «Les oiseaux» de Neuilly. Comtesse et riche héritière, elle s’était alliée avec un grand nom de la Noblesse de France. Séparée de son mari, et non conformiste, elle s’affichait avec son amant officiel, un brillant avocat, issu lui même d’une présidence africaine illustre et qui travaillait avec Jacques Vergès. Il y avait ce soir là, autour de la table de ce salon, de jeunes loups, dont un directeur de cabinet  d’un ministre de l’époque. L’avocat africain parlait avec émotion de Jacques Vergès. Plus tard, la conversation des convives masculins dériva sur les bienfaits d’une illustre maison close parisienne fermée depuis bien longtemps. Je fus, il faut le dire, choqué : je découvrais que la politique nationale se discutait paraît il sur les sofas d’un bordel de luxe.

J’ai éprouvé surtout une allergie viscérale (Oui dans les tripes) pour Jacques Vergès à partir du procès de Klaus Barbie. Et pour cause. ! Mon père Jean Reverzy, médecin résistant a connu la Gestapo de Lyon et aurait pu être torturé et déporté comme son compagnon, le Dr Paul Peyssel, envoyé à Mauthausen. Mon père n’échappa à ce destin que grâce à l’aide d’un interprète suisse Gottlieb Fuchs et de mon futur tuteur, membre des FTP et infiltré à la Gestapo de Lyon. Je pense souvent aussi à Aubrac, à Lucie Aubrac et à ma grand mère Nora Mac Namara- Reverzy allant demander comme Lucie Aubrac, la libération de mon père au sinistre Maitre de la Gestapo. Mon cousin Bernard Dorn, qui vivait à Bron fut arrêté et mourut lui, à Bergen Belsen.

Au nom de tous ceux là, des enfants d’Yzieu et de tant d’autres, de tout le peuple des déportés et des Martyrs, nous ne pouvons que considérer quelque part - à titre symbolique - comme des complices de ces crimes, ceux qui n’ont pas hésiter à défendre les bourreaux. ! Barbie représente pour moi l’abjection. Alors un défenseur de Barbie ne peut qu’être souillé à mes yeux, par la même abjection ! On se souvient de cette plaidoirie malhonnête et écoeurante ou Jacques Vergès produisit un amalgame douteux entre les crimes nazis et ceux de la colonisation européenne en Afrique. Poirot Delpech avait d’ailleurs décrit avec brio le personnage et sa plaidoirie dans un ouvrage émouvant. Certes, Jacques Vergés était avant tout porté par la Philautie mégalomane, par l’amour infini de lui même. Hystérique à sa manière, il aimait séduire. Il existe une séduction du mal et de la perversion. C’était un bon comédien et il l’a prouvé sur la scène. Que d’amies de mon entourage (politiquement de droite, d’extrême droite ou d’extrême gauche)  m’ont fait part de leur fascination pour le personnage. ; prêtes, selon leurs dires, à tomber à tous moments dans ses bras, si l’occasion se présentait.

Il était sans doute meilleur dans les causes plus modestes comme la défense de Claude Sigala. Cet animateur de lieux de vie pour enfants dans l’Hérault que nous avions à l’époque beaucoup soutenu, était devenu la cible d’un jeune juge d’instruction, aux dents longues, C Salzmann et retrouvé incarcéré à La Santé, accusé de pédophilie. Cette affaire était  surtout politique et mettait en cause des proches du gouvernement de François Mitterrand dont Jean Claude Rosensweig, juge des enfants à Bobigny. Jacques Vergès, dans une des coups d'éclat dont il avait le secret, n’a pas hésiter alors parait il, à reproduire et faire distribuer boulevard du palais à Paris, aux passants, le dossier d’instruction. Sigala a bénéficié d’un non lieu.

Il m’est arriver de rencontrer l’illustre avocat qui s’était déplacé à La Réunion à l’occasion de la rocambolesque affaire d’Eric Boyer. Le président du Conseil général, inculpé,  avait voulu imiter Paul Vergès dans un pseudo marronnage. Il avait accepter finalement de se rendre et une négociation avait convenu alors d’une orientation vers un service médical spécialisé. Choisi comme expert en raison de mon indépendance d’esprit, j’avais rencontré le futur prévenu dans les locaux de Champfleury. Le soir de cette affaire, une réunion avait eu lieu dans le cabinet de l’avocate d’Eric Boyer. Jacques Vergès était déplacé de Paris et assistait à La Réunion. Je fus surpris de sa présentation : un petit homme, à la mine chafouine et aux allures phobiques, mal à son aise, loin du personnage campé par les médias.

Défenseur de Milosevic, Jacques Vergès était soutenu par les nationalistes serbes. L’église Orthodoxe serbe, politiquement l’une des plus «orthodoxes» (au sens ou on l’entend dans le judaïsme) d’Europe possède un sanctuaire non loin de son hôtel particulier rue du Simplon. Certains descendants de l’illustre avocat, seraient, paraît il devenus des fidèles.

Les clefs du personnage et de ses engagements sont sans doute à chercher du coté de son complexe d’Oedipe ; de sa naissance en Indochine et de la figure de son père Raymond Vergès. Ce dernier a commis sous un pseudonyme plusieurs romans Dont Boscot sous officier et assassin, que Grand Océan a réédité en 1996. Il raconte l’histoire d’un sous officier, marié à une jeune indochinoise Tithanh’, qui sera violée par le supérieur de Boscot, le lieutenant Duflor de Labratte, aristocrate brutal et méprisant. Boscot le tue et s’enfuit vers la Chine et finit par se suicider au moment ou il va être capturé. Ce roman colonial, mettrait il en scène un roman familial ? Raymond Vergés, le fondateur de la dynastie, fut un médecin de santé publique engagé mais respectueux de La République, humaniste, franc maçon, il fut l’un des pères de la départementalisation de la vieille colonie. Ses descendants, n’ont ils chacun à sa manière repris ce message ou s’y être opposé, pour s’affirmer autrement et du coté de Tithanh' ?

 

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :