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Bac de Philosophie : l'éclairage de Thierry Laude, créateur de la chaîne Youtube "Socrate à la Réunion', sur les sujets 2026

Ecrit par Philippe Madubost – le lundi 15 juin 2026 à 17H01
Thierry Laude est professeur de philosophie au lycée Sarda-Garriga et créateur de la chaine Youtube "Socrate à la Réunion" (archives).

Ce lundi, plus de 12 000 lycéens à La Réunion ont planché sur l'épreuve écrite de philosophie du baccalauréat. Professeur de philosophie au lycée Sarda-Garriga de Saint-André et créateur de la chaîne YouTube « Socrate à La Réunion », Thierry Laude nous livre ses corrigés des sujets proposés en voies générale et technologique. 

En voie générale, les élèves avaient le choix entre deux dissertations – « Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? » et « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? » – ou l'explication d'un texte de Friedrich Nietzsche. En voie technologique, les sujets portaient notamment sur le débat et la vérité ainsi que sur la technique. Professeur de philosophie au lycée Sarda-Garriga de Saint-André, Thierry Laude nous livre son analyse sur les quatre dissertations.

Créateur de la chaîne YouTube « Socrate à La Réunion » et de l'application du même nom, l'enseignant s'attache à rendre la philosophie accessible au plus grand nombre en invitant chacun à s'interroger sur la vérité, le doute, la liberté ou encore le bonheur, bien au-delà du seul cadre scolaire.

Lire aussi : “Socrate à La Réunion” : Chaîne Youtube, appli… ce professeur réunionnais fait sortir la philosophie des salles de classe

Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? (bac général)

La formule d'Aristote : « l'homme est un animal rationnel » peut parfois être traduite par : « l'homme est l'animal qui parle » (le logos signifie à la fois la raison et la parole). La parole est une faculté proprement humaine d'exprimer ses pensées. Mais tandis que l'animal ne communique jamais en vain (il ne ment pas, ne plaisante pas, ne bavarde pas), l'homme est le seul animal à être capable de parler pour ne rien dire. Avoir une maîtrise, c'est faire ou produire quelque chose selon des règles précises. Or, force est de constater que la faculté du langage excède parfois notre pensée. Nous cherchons nos mots, nous nous trompons de mots, nous blessons par nos mots. Notre parole commune oscille souvent entre le silence impuissant et la faute qui blesse. Schopenhauer expliquait cela par la précipitation : l'homme parle trop vite. Il parle avant de réfléchir. Maîtriser sa parole, ce n’est donc pas seulement appliquer des règles oratoires mais déjà réfléchir avant de parler. Mais peut-être que cela ne suffit pas. Freud indiquait que l'homme n'était pas le seul à parler par sa bouche. Le dire conscient est constamment parasité par un non-dit inconscient, voire des paroles involontaires. « Le patient doit dire plus qu'il ne sait », indiquait-il à ses confrères analystes. Non seulement le sujet n'est plus maître de sa propre pensée, mais il n'est plus le maître de sa propre langue. Cela va encore plus loin. Pour Marx, les conditions socio-économiques déterminent la conscience. Ce n'est donc pas le sujet qui parle ; les conditions socio-économiques déterminent notre parole. Dit vulgairement, les pauvres parlent et pensent en pauvres, et les riches parlent et pensent en riches. D’où l’importance de travailler à l’éveil de la conscience pour permettre l’émancipation de la parole dans le monde ouvrier. Ce qui est donc à l’arrière-plan de ce sujet ce n’est pas seulement la question de la parole et de l'usage que l'on peut en faire, c'est la question de la liberté de l'homme, liberté de son âme avant d'être liberté de son dire.

Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? (bac général)

« Cinq cents millions de Chinois, chantait Jacques Dutronc, et moi, et moi, et moi... », se faisant le chantre de l'hédonisme égoïste. Le bonheur peut s’entendre comme la satisfaction de tous nos désirs, tant sur le plan de l’esprit que sur celui du corps. On s'accorde à le définir comme permanent ou à tout le moins durable tandis que la joie est éphémère (« les enfants que l'on conçoit en joie », disait Rabelais). Deux conceptions du bonheur s'opposent : l'hédonisme égoïste et le bonheur altruiste. Ces deux conceptions s'ancrent dans des conceptions idéologiques lourdes : d'un côté, le capitalisme semble prôner le plaisir individualiste contre toute forme de partage humaniste. D'autre part, le communisme semble invoquer un collectivisme étranger au bonheur et à la liberté individuels. Une solution est peut-être l'utilitarisme qui indique que la société doit produire le maximum de plaisir possible, étant entendu que tous n'y auront pas accès. Mais la réflexion sur le capitalisme, le communisme ou l'utilitarisme nous mènent trop loin, trop vite. Avant de voler si haut, il faut commencer à marcher : peut-on être heureux seul ? Faut-il être heureux avec les autres ? L'expression « les autres » ne saurait désigner tous les autres. Le bonheur individuel ne peut pas dépendre du bonheur universel sous peine d'être ruiné. Quels sont « les autres » avec lesquels il nous faut être heureux ? Car on ne peut être heureux seul : « L’amitié est la première chose que recherche le pauvre et la dernière chose que recherche le riche », écrivait Aristote. Le pauvre a besoin de quelqu’un pour l'épauler ; le riche a besoin de quelqu’un pour partager. Ainsi donc, les Grecs nous donnent une leçon de bonheur : pour être heureux, il faut avoir un amour vrai et des amis vertueux. Raison pour laquelle Aristote consacre un livre entier à l'amitié et Platon un autre à l'amour (Le Banquet). Être heureux, c'est aimer et être aimé entre sages.

Débattre, est-ce chercher la vérité ? (bac techno)

Le spectateur est toujours déçu par les débats télévisés qui ne mènent à rien. Chacun apostrophe l'autre et tout le monde reste sur ses positions. Débattre, c'est parler avec l'autre, échanger. Mais dans débattre, il y a battre : le débat est un combat. Le but du débat est davantage la victoire, même au prix du mensonge, que la recherche de la vérité. En ce sens on peut distinguer le débat et le dialogue : dans le dialogue il y a une bienveillance entre les auditeurs qui n'existe pas dans le débat. Dialoguer ensemble, cependant, c'est rechercher un accord, un consensus ; ce n'est pas encore la recherche de la vérité. La dialectique est alors un échange bienveillant selon des règles précises permettant de parvenir à la vérité. Quelles règles ? Si l'un des orateurs se contredisait, on considérait qu'il s'était trompé et que sa thèse était perdue. Les Grecs distinguaient l'éristique, un art de combattre par la parole, et la dialectique, ou la recherche commune de la vérité. Mais le débat est-il totalement dénué de vertu ? On peut considérer que le débat exerce à la recherche de la vérité. Il est un entraînement pour le juste et le sage. Montaigne appelait cela la conférence. Il aimait les discussions vives qui éveillent l'esprit : « j'aime qu'un de mes amis me dise : tu es un sot ! tu exagères ! ». Le débat nous rappelle que la parole doit parfois devenir une arme, pourvu qu'elle serve à la vérité.

La technique peut-elle être mauvaise ? (bac techno)

Le sujet est fort étrange car la réponse semble évidente. Chacun peut évoquer toutes les armes destructrices produites par la technique, la bombe nucléaire en tête, promesse de fin du monde. Mais la bombe nucléaire est un objet technique et non la technique elle-même. L'objet technique est un produit ; la technique est une faculté. S'il est évident qu'un objet technique peut être mauvais, la faculté de la technique comme pouvoir de créer devrait être bonne. Mais comment pourrait être bonne une faculté permettant de produire du mal ? La technique est la capacité de fabriquer des objets utiles selon des règles précises. Les animaux ont une technique, mais elle n'est pas progressive ou communicable. Chez les animaux, la technique semble toujours bonne : l'oiseau qui fait son nid semble à l'abri du froid, du vent et de toute accusation. Il semble donc que la technique soit bonne en soi mais que ce soit l'homme qui est seul capable d'en faire un mauvais usage. Certes, mais le castor est l'animal le plus destructeur qui existe après l’homme : les barrages qu'il réalise peuvent détruire des écosystèmes qu’il prive d’eau. Des éléments de réponse se trouvent dans le mythe de Prométhée (Protagoras). Prométhée et son frère avaient été chargés par les dieux de créer les espèces vivantes. Ayant oublié l'homme, il vole à Héphaïstos et à Athéna la technique et l'art du feu pour les lui donner. Cependant, il échoue à voler la sagesse politique chez Zeus. Selon le mythe, l'homme est doté d'une puissance divine (la technique) mais sans la sagesse permettant d’en faire un usage juste.

Etiquettes : Baccalauréat 2026 | PU1

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