Demain, la dernière cuillère de Nutella ?

Chacun se souvient de l'ouvrage de Philippe Delerm « La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules ». L'écrivain décrivait avec bonheur la sensation de fraîcheur et de suspension du temps qui accompagne ce plaisir si simple pour les amateurs de ce breuvage.
Chacun se souvient aussi de « Charlie et la Chocolaterie » de Roald Dahl qui nous conte le merveilleux séjour de Charlie dans la fabuleuse chocolaterie de Willy Wonka.
A la manière de la célèbre madeleine de Proust, la saveur familière du chocolat nous emporte d'un coup dans une autre dimension, celle du temps retrouvé, de ces instants où l'on déguste pleinement le plaisir d'être là. Chaque cuillère nous replonge dans le plaisir de l’enfance, temps de l’innocence.
Hélas, nous sommes en droit de nous demander si nous n'allons pas bientôt connaître la fin de ce plaisir simple et exquis.
Car la crise vient d'inspirer à nos Sénateurs une mesure pour le moins saugrenue, qui risque d'entamer ces rares moments de grâce dans notre vie de tous les jours et d'abîmer, à travers eux, toute une culture.
Le 7 novembre dernier, la commission des affaires sociales du Sénat a adopté un texte visant à augmenter de 300% la taxe sur l’huile de palme.
Hors, cette augmentation affectera directement le coût de production du Nutella. On cible là un produit populaire. Car ce sont, bien évidemment, les consommateurs eux-mêmes, et d'abord les plus défavorisés d'entre eux, qui vont être mis à contribution, puisque la mesure entraînerait une augmentation de 20 % à 25 % du prix à la consommation de ce pâte à tartiner aussi ancestrale que conviviale.
Pourquoi le Nutella ? S'agirait-il ici de ce que l'on a baptisé du nom barbare de "taxe comportementale", une façon de faire un exemple en s'attaquant au symbole même de nos "menus plaisirs" ? L'intention en serait, à l'évidence, absurde, car le Nutella ne contient que 20 % d’huile de palme.
Et sur le plan de la santé, cette huile n’est pas si mauvaise qu’on veut bien le dire. Elle a même été adoptée par l’industrie car elle se substitue parfaitement aux huiles partiellement hydrogénées, contenant des acides gras trans, particulièrement dangereux et facteurs de maladies cardio-vasculaires. Elle n’est pas pire que le beurre et n’est pas dangereuse en soi, mais doit être consommée avec modération comme n’importe quel produit gras.
En revanche, il serait très dangereux pour la santé publique de bannir l’huile de palme pour la remplacer par des huiles végétales partiellement hydrogénées. Ce serait un retour en arrière du strict point de vue sanitaire.
Chacun sait d'ailleurs, et toutes les études le confirment, qu'une augmentation du prix n'a jamais eu le moindre effet sur les pratiques excessives, qui sont toujours l'apanage d'une minorité. Ainsi, l'impact sur la consommation sera réel, mais il ne sera d'aucune utilité en termes de santé publique. C'est bien beau de vouloir à la fois nous rendre meilleurs et faire des économies, mais le "gagnant-gagnant" n'est pas ici un mirage. Le résultat sera, à l'inverse, de cumuler les inconvénients : on va nous gâcher une joie simple et inoffensive tout en réussissant le tour de force de nous culpabiliser moralement et financièrement.
N’oublions pas non plus que le Nutella participe à la convivialité, vertu d’autant plus importante en ces temps difficiles.
Agissons avant qu'il ne soit trop tard !!!
Méfions-nous d'un Etat vertueux qui se plaît à traiter les citoyens comme des mineurs, une attitude susceptible de bien des dérives. Ne faisons pas semblant de croire que l'on chercherait à lutter contre une consommation de graisse à l'ancienne, quotidienne et endémique, qui est dépassée depuis bien longtemps dans notre pays. Loin des images d'Epinal, la consommation de Nutella est bien plus aujourd'hui de l'ordre de l'hédonisme anodin, un moment de délectation pris à la volée dans une vie à grande vitesse...
Après le Nutella, quel autre "péché mignon" devra payer son tribut à la "morale" ? Va-t-on surtaxer le piment ? La rencontre ? Ou, tout simplement, le plaisir ? Espérons que cette liste des petits bonheurs défendus restera un inventaire à la Prévert imaginaire... Il est clair, en tout cas, qu'en cherchant à faire passer un "plaisir minuscule" pour un péché majuscule nos dirigeants se sont précipités sur une solution maladroite et injuste, périlleuse, de surcroît, pour un pan sympathique de notre économie. Surtout, ils ont semblé mettre en cause la maturité des citoyens et nous disputer le peu qu'il nous reste en temps de crise, la saveur immémoriale de l'instant et le goût des autres.
Muhamed BAGATTE, amateur de Nutella.


