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Ces lumières dans nos ténèbres

Ecrit par zinfos974 – le vendredi 13 décembre 2013 à 10H45

Pour ce n°106, l’équipe de « Madagascar Résistance » publie le témoignage de Madame Elyett Rasendratsirofo. Pour rappel, elle a été très active dans les actions menées par les associations civiles malgaches pour le respect des libertés fondamentales et fit notamment partie de 1997 à 2002 du Comité National d’Observation des Elections (CNOE).
Elle a été également un témoin attentif de tous les événements majeurs ayant touché Madagascar depuis le rétablissement de sa souveraineté en 1960.

CE 5 DECEMBRE 2013 EST UN JOUR MEMORABLE. NELSON MANDELA A TOURNE LE DOS.
Avec le décès de Mandela se tourne une page de l’histoire de l’Afrique, mais également une page de la vie des personnes de ma génération : la génération de ceux qui, jeunes à l’aube des années soixante, ont vécu les espoirs de l’Afrique se croyant libérée, et qui ont partagé l’idéal de liberté et de justice des Sud-Africains encore sous le joug de l’apartheid. Comme pour beaucoup d’hommes et de femmes de notre génération, j’ai éprouvé une telle admiration pour Mandela, j’ai tellement été inspirée par son exemple, qu’il m’était devenu un être cher. C’est pourquoi, au-delà de son importance politique et moral pour l’Afrique et le monde, ce décès m’atteint personnellement, comme l’aurait fait celui d’un membre de ma famille proche.
Madiba a donc tourné le dos. Je choisis à dessein cette formulation réservée à l’annonce du décès d’un Andriana (noble) malgache. Non seulement parce que Mandela était d’un clan royal en Afrique du Sud, mais aussi et surtout parce qu’il a incarné au plus haut point les valeurs de « l’andrianité », comme les ont incarnées en leur temps les plus grands souverains malgaches: la hauteur de vue, le courage dans l’adversité, l’amour de son pays et de son peuple, la recherche du bien commun.
Oui, ce jour est mémorable, c’est-à-dire digne de rester dans nos mémoires. Mais il n’est pas funeste : Madiba avait droit au repos après avoir tant fait pour son pays et pour chacun d’entre nous. Nous n’aurions pas aimé qu’il souffrît davantage. Aussi n’est-ce pas de la douleur que je ressens. Mais une certaine mélancolie, une tristesse douce, apaisée par la certitude que Madiba est allé là où se retrouvent les Justes après avoir accompli la mission dont ils avaient été chargés parmi nous.
SON ŒUVRE ETAIT ACHEVEE : IL NOUS AVAIT TOUS TOUCHES AU CŒUR. Par sa vie, il nous rappelle que l’amour et le pardon sont des armes plus puissantes que les armes et la vengeance. En refusant la vengeance, il a fait preuve du pragmatisme d’un grand chef d’Etat et a ainsi épargné à son pays la fuite des capitaux et des compétences que les Noirs, victimes de l’apartheid ne possédaient pas encore. Mais surtout, en refusant la vengeance, il a fait preuve d’une immense supériorité morale par rapport à ceux qui l’avaient persécuté et persécuté ses frères Noirs. Cette supériorité morale a désarmé ses adversaires les plus durs, a fait de lui un centre de gravité qui a attiré autour de lui toutes les composantes de son peuple, et a fait taire les désirs de revanche sources de violence et de mort.
L’existence de Madiba est un don du ciel offert à l’humanité toute entière car sa vie témoigne de la noblesse qui réside dans l’homme, de sa capacité à changer le monde et à le tirer vers plus de liberté, plus de justice et plus de fraternité. C’est pourquoi Mandela fait partie, au même titre que Gandhi ou Martin Luther King, des lumières qui nous guident dans les ténèbres dans lesquels nous sommes enfermés par les guerres, les rivalités nées de la voracité des politiques et des financiers. Ces lumières ne s’éteignent pas parce que le corps terrestre de leurs porteurs nous quitte. Elles continueront à nous éclairer et à nous inspirer parce qu’elles rappellent ce que nous avons de meilleur en nous et suscitent ainsi en nous un espoir obstiné dans les moments les plus tragiques que nous traversons. Elles nous aident à nous tenir debout quand nos forces semblent au bout de leurs limites.
JE REMERCIE DONC LE SEIGNEUR DE M’AVOIR FAIT VIVRE AU TEMPS DE MANDELA, d’avoir, dans ma jeunesse, vibré à l’écoute de sa déclaration lors du procès qui l’amena à 27 ans d’emprisonnement ; d’avoir eu plus tard, la chance de partager, dans l’avion qui m’emmenait à une conférence en Namibie, la joie de mes frères et sœurs Africains, à l’annonce de l’adoption de la constitution octroyant enfin le droit de vote aux Noirs d’Afrique du Sud.

Je remercie Madiba de m’avoir encore, en ce jour de son décès, et par le rappel de son exemple, fait un don supplémentaire: apaiser un peu cette colère qui bouillonne en moi depuis bientôt cinq ans et faire reculer ce désir de revanche qui me submerge parfois devant les méfaits de ces gangsters qui ont confisqué le pouvoir à Madagascar en 2009 et qui détruisent mon pays. Dans le même temps, son exemple renforce ma détermination à persévérer dans la lutte pour libérer mon pays de l’oppression.
GANDHI, MARTIN LUTHER KING, MANDELA. OUI, ILS SONT DES LUMIERES DANS NOS TENEBRES.
Mais ces grandes figures ne doivent pas nous faire oublier les « petites mains » de Dieu qui oeuvrent aussi dans l’anonymat, avec modestie, abnégation et courage au soulagement de la misère et pour les libertés.
Ainsi, avant l’annonce du décès de Nelson Mandela, j’avais déjà choisi ce titre pour le présent numéro, suite à un documentaire sur Madagascar diffusé fin novembre sur la chaîne de télévision Arte.
Alors que rien ne permet l’optimisme du côté des élections, tant les conditions dans lesquelles elles se tiennent suscitent des inquiétudes, une initiative citoyenne remarquable en faveur des enfants malgaches a été mise en lumière par ce documentaire.
On y voyait « Tantine Eli », modeste mère de famille dans l’un des quartiers les plus déshérités d’Antananarivo, faire ses deux tournées quotidiennes de vente de « Koba Aina », une bouillie nutritive qui, pour un prix symbolique, sauve les enfants du handicap mental dû à la malnutrition. Quelle émotion de voir ces enfants, vivant dans un environnement misérable mais affichant une bonne santé et la joie de vivre, grâce à cette idée simple, soutenue par le dévouement et par le patriotisme agissant de quelques personnes! Quelle émotion de voir la joie de ce père de famille devant l’amélioration de la condition physique de ses enfants, grâce aux tournées de « Tantine Eli » !
Le documentaire n’a malheureusement pas cité le nom de l’entreprise sociale qui produit « Koba Aina » à partir de matières premières locales, ni les noms des promoteurs de cette initiative. Qu’ils soient ici remerciés. A leur manière, ils apportent une lumière dans les ténèbres dans lesquelles se débattent aujourd’hui la quasi totalité de la population malgache. Ils entretiennent l’espoir en montrant qu’ils ne baissent pas les bras devant la déliquescence de l’Etat. Et surtout, ils préservent l’avenir en sauvant nos enfants.
J’ACHEVE CETTE CHRONIQUE CE 10 DECEMBRE où un hommage solennel et « planétaire » comme l’ont qualifié certains journalistes, a été rendu à Mandela à Soweto. Encore une fois, comme à l’annonce de son décès le 5 décembre, je ressens une grande mélancolie mêlée d’inquiétude. Toutes les grandes voix africaines qui ont nourri ma jeunesse et les combats de toute ma vie se sont tues désormais. Mandela est le dernier à « tourner le dos », après Nasser l’Egyptien, Lumumba le Congolais, Nkrumah le Ghanéen, Sékou Touré le Guinéen, Nyerere le Tanzanien.
L’Afrique me paraît à la croisée des chemins, sans que je puisse dire avec certitude la direction qu’elle prendra. Deux évènements se déroulant en parallèle illustrent la contradiction qui nourrit cette incertitude : en une grande première inédite dans l’histoire contemporaine, l’hommage à Mandela a réuni tous les chefs d’Etat ou de gouvernement en terre africaine, en Afrique du Sud, ce qui confirme la possible émergence économique - et donc politique - du continent dans les décennies à venir. Mais dans le même temps, le retour de la France dans le rôle de « gendarme de l’Afrique francophone » se précise militairement au Mali et en Centrafrique, avec l’approbation très marquée du nouveau président Sheik Fall du Sénégal, exprimée tout récemment au sommet sur la sécurité à Paris.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que le président du Sénégal a partagé la vedette avec le président Hollande lors de la conférence de presse clôturant ce sommet, alors qu’en 2010 le président sénégalais Abdoulaye Wade, pourtant doyen d’âge des chefs d’Etat africains invités au sommet France-Afrique de Nice, avait été protocolairement mis en retrait, en raison peut-être de sa remise en cause des bases militaires françaises dans son pays. On sait par ailleurs l’activisme encore très actuel des gouvernements français de droite comme de gauche quant il s’agit d’influencer le choix des dirigeants dans leurs anciennes colonies, comme c’est le cas en ce moment à Madagascar.
Alors, plus que jamais, inspirons-nous de Madiba en demeurant « les maîtres de nos âmes » pour devenir les « capitaines de nos vies » comme il aimait à le dire.
Et prions pour que « Dieu bénisse l’Afrique », ainsi que le demande l’hymne de l’Afrique du Sud.
Pour que très vite, d’autres grandes voix africaines se fassent de nouveau entendre dans le concert du monde.
Elyett Rasendratsirofo

Les Inconditionnels de Madagascar,
A l’Ile de La Réunion

 

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